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22 septembre 2014 1 22 /09 /septembre /2014 18:12

 

 

Notre rue, fumée, clôtures, caniveaux putrides gorgés

d’herbes folles, sillons torrides des tôles

corrodées par la rouille, c’est un langage forgé

d’asphalte en feu, un ciel qui se déplace, mû

par les cumulus d’orage grondants de pluie…

 

 

Derek Walcott, Le Chien de Tiepolo, livre 1 (II), 1.

 

 

 

 

Dix ans plus tard, je suis venu chercher

des signes de la guerre d’alors.

J’imaginais des vestiges –

chargeurs en miettes,

obus entiers,

éclats

trahissant l’explosion, ses blessures.

 

 

Je venais chercher

des fantômes –

gens du passé, squelettes carbonisés,

brique, bois et ciment :

leurs logis de jadis, livrés

à l’abandon.

 

 

Je n’ai trouvé que des murmures –

murmures au fond de la clameur

d’un petit avant-poste urbain

plongé

dans la fièvre du jour,

où les gestes du quotidien

tracent les signes extérieurs

de la normalité et de la vie.

 

 

Dans ce tumulte, je décèle

 des bribes de la guerre ancienne –

les grandes lignes du récit,

on les garde enfouies, emballées

dans du vieux journal.

 

 

Un ordre existe au milieu du malaise –

l’appel du muezzin,

la psalmodie du moine –

barytons

fusionnant

dans l’exclusion mutuelle.

 

 

À la gare routière

la toux noire des pots d’échappement

fait écran à tout.

Les routes se croisent

et passé le rituel du carrefour

divergent,

patinant le long des lignes

de contrôle

que rien ne signale.

 

 

Une guirlande poreuse

de perles fêlées

orne Tiger Hill.

Par-delà les sommets

vont d’obscurs souvenirs.

Au-delà,

personne ne sait,

au-delà,

personne ne veut savoir.

 

 

Même la nuée d’oiseaux

qui survolent leurs crêtes

ne savent quelles plumes tomber.

Caméléons, ils voguent,

et esquissent dans l’air

de parfaites paraboles.

 

 

Je lève les yeux,

je cherche à calculer leur arc,

mais je ne mets au jour

qu’un théorème

 

boiteux.

 

 

 

© Dominique Vitalyos (traduit de l'anglais)

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21 avril 2014 1 21 /04 /avril /2014 00:07

Jeudi 10 avril:

 

Le métier de traducteur réserve des surprises, parfois très mauvaises, comme celle de trouver dans le livre imprimé des erreurs que vous n'aviez pas commises. Vous avez rendu ce que vous preniez pour la version finale, prête à l'impression, par laquelle vous engagez votre nom – Dominique Vitalyos, traductrice littéraire, spécialiste du domaine indien – et votre réputation – jusqu'ici sans tache notable (pour ce que j'en sais) – et on intervient en y intégrant des suggestions qui n'ont ni queue ni tête, puis on publie. Vous auriez dû, bien entendu, en prendre connaissance afin de pouvoir les rejeter, mais on ne vous les a jamais présentées.

 

Vous restez avec un sentiment d'effraction, de sabotage, de diffamation (on vous a fait signer des énoncés incorrects que vous n'avez pas écrits) et d'injustice. Le tort n'est pas réparable et c'est tant pis pour vous. Certains vous reprochent même le ton que vous employez pour déplorer ce qui s'est produit, bien que vous vous exprimiez contre le procédé, avec une chaude colère, certes, mais non contre les personnes, envers lesquelles vous ne nourrissez aucune hostilité particulière. On vous comprend, dit-on, mais chez certains, le cœur n'y est pas. Pure formalité.

 

Alors vous vous dites : pas question de laisser penser sans rien faire que je suis l'autrice de ces inepties. Je dois au moins me dégager publiquement de la responsabilité qui pèse à tort sur moi, car personne ne se remettra publiquement en cause pour me défendre. Et vous le faites dans votre blog, dans l'espoir conjoint que la relation de ce regrettable épisode incitera plus que jamais les traducteurs littéraires à demander des garanties d'accès à toutes les données suggérant des modifications qui précèdent l'impression.

 

                sc000cd7f3 2

             Sur un mur de Varanasi (Bénarès), 1984  ©D. Vitalyos

 

Qu'il soit donc entendu que dans Bollywood Apocalypse, de Manil Suri, publié par les éditions Albin Michel, je n'ai pas écrit:

 

p. 11:

"rayer Bombay et nous tuer tous"

mais

"rayer Bombay (et tous ses habitants) de la surface de la terre" (en français, on raye un lieu de son contexte, la carte, la terre, le monde; on ne la raye pas comme une dette; on la rase, tout court, par contre, mais c'est autre chose).

P. 14,

il faut avoir une idée un peu spéciale, en tout cas tout à fait hors contexte, du français pour prétendre corriger  : "le vol ne paie pas" (sur le modèle du crime) en "le vol ça ne paie pas".

p. 60

(les personnages se trouvent dans un hôtel kitsch dont chaque salle est décorée en fonction d'un thème de l'histoire indienne vue par les nationalistes). À la ligne 28, j'ai écrit:

  ... le thème de la Vallée de l'Indus tel qu'il était développé au 3000 av. J.-C. (la discothèque du sous-sol)

et non pas:

.... le thème de la Vallée de l'Indus tel qu'il était développé trois mille ans avant J.-C. (la discothèque du sol),

ce qui ne veut strictement rien dire et constitue un contresens grotesque. Deux sous de jugeote et de questionnement (pourquoi la traductrice a-t-elle écrit "au"? Pourquoi la parenthèse?), et il devenait évident que 3000 av. J.-C. était le nom de ladite discothèque. Mais penser qu'elle ne connaît pas le français (au trois mille ans...), c'est beaucoup plus rapide, et pourquoi perdrait-on du temps à se demander si, déjà à son époque, en dépit de sa grande modernité, la Vallée de l'Indus était assimilable à un "thème"...???)

p. 158 :
"censé ...m'emplir le cœur" devient "censé... de m'emplir le cœur"
p. 187:
on écrit pizzeria et non pizzéria dans ma culture comme dans celle du Grand Robert.
p. 200:
on écrit "il caquète" et non "il caquette" dans ma culture comme dans celle du Grand Robert (et de Grevisse, voir 761a). Caqueter fait partie des verbes (en e muet + consonne simple à l'infinitif) qui se conjuguent sur le modèle d'acheter (è + consonne finale simple: j'achète, je pèle, je caquète), en compagnie de nombreux autres. Seuls échappent à la règle les verbes appeler (appelle), jeter (jette) et leurs dérivés.
 
 
À suivre. À ce stade de la lecture de Bollywood Apocalypse, et à défaut d'avoir consulté mon blog, on doit déjà penser que le français n'est pas ma langue maternelle.
 
Lundi 21 avril
 
Le point sur la question:
 
J'ai terminé ma lecture et envoyé la liste à l'éditeur: en tout dix erreurs, imputables à un processus défectueux qui m'a interdit la consultation de suggestions (1) et de corrections (2) défectueuses, devenues de ce fait des dégradations imposées. Dégrader un texte n'est certes ni la mission ni l'objectif des éditeurs, mais le résultat est le même.
 
- Deux impropriétés (rayer Bombay, le vol ça ne paie pas),
- Un contresens (trois mille ans avant J.-C.),
- Une faute de construction (censé de),
- Une conjugaison fautive (caquette au lieu de caquète)
plus tout un saupoudrage de modifications erronées concernant les pluriels:
- "des première classe", invariable quand est sous-entendu "sièges de", est devenu "des premières classes" (p. 277), comme s'il y en avait plusieurs, la 1, la 2, la 3...  
- À deux reprises (p. 106 et p. 430), le passage en italique du mot asana – parce qu'on ne le trouve pas dans le dictionnaire français (modification justifiée que j'aurais validée) – s'accompagne de la préservation du s du pluriel français alors que la convention retenue est que les mots de langues indiennes restent invariables puisqu'ils ne connaissent pas le s pluriel,
- un poisson assez gros pour qu'on garde le partitif ((du) pomfret croustillant) a hérité d'un pluriel (croustillants) (p. 84);
- une lettre manquante (un t p. 432, ligne 30).
 
Pour le moment, on ne m'a proposé qu'un rétablissement de mes choix dans l'hypothèse très incertaine d'une réimpression. Mais le mal est fait, bien sûr, et encore faudrait-il que le livre ait du succès...
 

J'ai demandé s'il était possible d'éditer une feuille recensant les erreurs  à glisser dans les exemplaires en stock.

 

À suivre

21 mai (un mois plus tard)

Pas de nouvelles.

À suivre?

31 juillet: pas de feuille signalant les erreurs. Fin.

 

 

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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 06:31

... fidèlement relatée ci-dessous pour en faire profiter mes amis. Comment, il n'est pas question d'Inde? Allez voir Latcho Drom...

 

 

portée ferroviaire

 

 

J'enchaîne les actes manqués. Les éditeurs me doivent de l'argent, je ne peux plus joindre les deux bouts et j'ai commencé la journée en oubliant mon porte-monnaie chez moi. Je m'en aperçois à la gare, trop tard pour retourner le chercher sans rater mon train.

 

Il ne me reste, d'un billet antérieur, qu'un retour Arles-Marseille valide, mais l'aller Marseille-Arles a été utilisé et dûment composté (pas de poinçon cependant : le contrôleur n'était pas passé dans le wagon au cours de ce trajet). Comme les chiffres du compostage, au verso, se sont imprimés sur la bande magnétique qui traverse le billet, ils ne sont déchiffrables qu'à grand-peine. Tenter, en cas de contrôle, de le présenter comme s’il était tout frais du jour ? Je pèse le pour et le contre. Si je me fais prendre, c'est la fraude avérée. Mes explications sembleront ne pas tenir debout et ne me vaudront aucun crédit. Je m'assure un épisode déplaisant, une amende et un p.v. puisque je n'ai pas d'argent pour payer sur-le-champ. Je décide d'aller trouver le contrôleur et de lui expliquer la situation. À la mention du retour valide, il me propose tout simplement de l'utiliser en lieu et place de mon aller manquant. Je suis tirée d'affaire.

 

L'éditeur que je dois rencontrer m'attend à la gare d'Arles. Avant même de déjeuner avec lui, je lui raconte l'épisode et lui emprunte dix euros en prévision de mon trajet de retour, un peu plus tard, pour Marseille. Le repas terminé, je passe dire bonjour à des amis, puis je prends à pied le chemin de la gare, un sac chargé de livres sur l'épaule. Aux deux tiers du chemin environ, je m'arrête net — imbécile, triple abrutie! — saisie par l'évidence : le billet coûte onze euros quarante.

 

Pas question de revenir sur mes pas – sac trop lourd et répugnance à emprunter, plus encore après cette nouvelle "distraction". Le nez baissé, je poursuis mon chemin, balayant le sol du regard à chaque pas. Quant j'étais adolescente, en quittant Londres, c'est arrivé. Il me fallait à tout prix dix shillings pour gagner le lieu où faire du stop pour gagner Douvres et le bateau pour la France, et je les ai trouvés par terre, en descendant les marches du métro. Cette fois, je ne crois pas possible qu'un tel miracle se reproduise, mais pas non plus impossible, et de toute façon, comme j'ai décidé de ne rien demander à quiconque, je n'ai d'autre choix que d'ouvrir grand les yeux, de sortir mes antennes et de trouver un euro quarante, ou de m’en retourner sans billet à Marseille en souhaitant que le contrôleur ne passe pas.

 

Rue de la Gare. Je n'ai toujours rien trouvé. Une Gitane au beau visage brun ouvert, ridée comme j'aimerais l'être – rides de soleil, tous les plis vers le haut – son ample jupe bleu outremer dansant à chaque pas, vient à  ma rencontre, accompagnée par une autre femme. Elle me saisit le bras sans brusquerie pour mieux attirer mon attention sur le petit cauri qu'elle tient entre deux doigts de sa main droite.

— Prenez, dit-elle, ce n'est pas cher. C'est la fête, aux Saintes-Maries-de-la-Mer...

Je lui souris, un peu penaude:

— Je ne peux pas, je n'ai pas de sous. Il me manque même un euro quarante pour prendre le train, alors..."

Alors? Alors elle ouvre les autres doigts de sa main droite, révélant deux pièces de monnaie, l'une d'un euro, l'autre de cinquante  centimes.

— Vous les voulez?

Aucun doute, sa voix, son regard disent : je vous les donne.

— Où est-ce que je peux vous trouver pour vous les rendre ? En double !

— Ici.

Ici, c'est la rue, au plus chaud du soleil.

 

(Et le contrôleur est passé).

 


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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 03:57

 

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« Swâmiyé, sharanam Ayyappa! »

Le cri retentit à travers tout le Kerala, dès les premiers jours de Vrishchikam (15 novembre). Sur les routes, des voitures, des jeeps, des files d'autocars, du plus bringuebalant au plus abouti offrant vidéo-projections, circulent toutes voiles dehors: les lunghi frais lavés et les guirlandes de fleurs claquent aux fenêtres. Des chants, des invocations, des appels fusent : les pèlerins d'Ayyappa sont en chemin vers son temple de Shabarimala. Tous sont devenus pour la circonstance des swâmi, des ascètes, tenus de respecter les restrictions liées à ce statut – pas de viande, pas d'alcool, pas de rapports sexuels – pendant toute la durée du vratam, la période d'abstinence associée au pèlerinage qui constitue leur "voeu". Toutes castes pour un temps oubliées, confondus  dans l'unique statut de swâmi, ils viennent de tout le Sud de l'Inde et souvent de régions plus septentrionales, de Mumbai  ou d'ailleurs. Ils sont chaque année plus nombreux, des hommes, par millions, accompagnés parfois de vieilles femmes et de fillettes impubères, car le dieu célibataire ne saurait recevoir sur sa colline d'ascète la vénération des femmes nubiles.

 

Le périple des pèlerins est plus ou moins long, plus ou moins étendu. Partout où sont de grands temples, ils s'arrêtent. Certains prennent le temps de les visiter tous pour en vénérer les divinités – Kapaléshwara (Shiva) à Chennai, Mînakshi (Pârvati, Déesse et épouse de Shiva) à Madurai, Padmanâbhaswâmi (Vishnou) à Trivandrum, et d'autres encore. Celui de Krishna à Guruvâyûr déborde d'une activité de ruche. De longues files de pèlerins vêtus de lunghi noirs, bleus ou oranges viennent grossir le nombre déjà impressionnant des dévots qui attendent autour du shrîkôvil (le sanctuaire principal) le moment du darshanam, la vision de l'idole, statue de pierre sombre recouverte chaque jour d'un Krishna-enfant de santal frais. Dans la cour, les guruswâmi, vétérans du pèlerinage, préparent leurs congénères au départ et consacrent les offrandes de l'irumuti (baluchon à deux poches) que chacun portera sur sa tête sur le chemin de la colline : noix de coco à briser sur les marches du shrîkôvil de Shabarimala, riz soufflé (avil), poudres, morceaux de canne à sucre...

 

Ce culte doit en partie sa popularité toujours grandissante aux résonances d'égalitarisme qu'il suscite. En affirmant que l'ascète temporaire, le pélerin, est sans caste comme les sannyâsi – qui ont choisi de délaisser à jamais le monde social –, il se réfère aux mythes guerrier et spirituel sur lesquels il se fonde : Ayyappa, fils des deux grands dieux masculins Shiva et Vishnou (ce dernier sous l'aspect de Môhini, créature d'une beauté irrésistible), eut à mener sur terre plusieurs combats. Il avait pour mission première de vaincre la démone Mahishi qui, ayant accumulé par ses ascèses un pouvoir fabuleux, menaçait la suprématie des dieux eux-mêmes. Il devait par ailleurs rassembler les hommes du Kerala pour lutter contre les pirates venus de la mer et les brigands de la montagne. Pour ce faire, la caste des guerriers (kshatriya) étant quasi-inexistante dans la région, il raviva l'ardeur des gymnases de kalarippayattu, l'art martial Keralais, en y enrôlant un homme de chaque famille, quelle que soit sa naissance. Il eut même pour allié contre les montagnards, après l'avoir vaincu au combat, le grand pirate et guerrier musulman Vâvar (à qui un petit sanctuaire est consacré à Shabarimala,  ainsi qu'une mosquée à Erumeli). Lorsque le territoire fut délivré des agressions qui le prenaient en tenaille, Ayyappa ne désira ni mener une existence semblable à celle des hommes, ni retourner au paradis des dieux. Il décida de se retirer, seul, dans un temple construit pour lui sur la colline en pleine forêt, divinité protectrice accessible à tous ceux qui, comme leurs ancêtres lointains, représentent lors du pèlerinage leur famille pour rejoindre le dieu guerrier devenu ascète. Au premier jour de Makara (15 janvier) , il fusionna, en un rayon lumineux que l'on croit voir chaque année sur la colline, avec la statue fondue dans cinq métaux précieux préparée à son effigie.

 

Durant ces deux mois, les différentes voies d'accès au temple de Shabarimala sont envahies par une foule qui d'année en année ne cesse de grandir. Carrossables jusqu'à un certain point, elles imposent en fin de parcours des trajets à pied plus ou moins longs. Au chemin d'Erumeli, qui réclame plusieurs jours de marche, la proximité dangereuse des bêtes de la forêt et les abris précaires donnaient il y a encore quelques années un caractère d'épreuve qui correspondait bien à l'esprit spirituel et martial du pèlerinage. Aujourd'hui, alors qu'on éventre la montagne pour y bétonner des routes aux bords aussitôt submergés de déchets, installant des lieux d'hébergement et des commerces lucratifs, les animaux sauvages se tiennent à l'écart des bipèdes, bien trop nombreux sur le chemin balisé de postes d'assistance et de ravitaillement. Chaque pèlerin, parvenu au terme des dix-huit marches du sanctuaire, ne dispose que d'une infime fraction de seconde pour déposer ses offrandes et recueillir les bienfaits de sa vision du divin, qui s'étendront à tous les siens quand sera partagé entre eux le riz au sucre brun (aravana) consacré qu'il aura rapporté.

 

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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 18:21

Le Trotter Nama

I.Allan Sealy

Fayard, 2007

 

 

 

 

                                                                               Endosse le fardeau de l'Homme Gris

                                                                               Qu'aucun défi ne te rebute

                                                                               Que le Beau t'appelle ou sourie

                                                                               Lève-toi! Lève-toi et lutte!

 

 

De son ballon, Justin l’aventurier, fondateur de Sans-Souci, ému à la vue de la Terre, ouvre les bras et tombe, inaugurant une longue cascade dynastique de Trotter, mercenaires, scribes, cheminots et enfin miniaturiste – ou serait-ce... historien ?


Hérésie ! Dites "chroniqueur", car Eugene, septième du nom, n’a jamais pardonné à l’Histoire, cette intruse, d’avoir substitué son ordre poussiéreux aux temps héroïques où tout était possible à celui qui n’était pas encore «l’homme gris», ni noir ni blanc, l’Anglo-Indien. C’est de lui qu’Allan Sealy nous raconte les tribulations par bonds et par maux dans cette chronique, ce «nama» loufoque à souhait émaillé de rencontres et de recettes, mine de références et mine de rien qui vaille, truffé de chevaux de Troie, de jeux de mots, de non-sens et de limericks, trésor littéraire comme on en fait peu.

 

Justin tombe, point final d'une vie bien remplie dont il commençait à entrevoir la fin, puisqu'il laissa le testament dont voici le préambule (pp. 242-243):

 

Préambule au testament contenant les dernières volontés de Justin Aloysius Trotteur


      Afin que nul n’en ignore, moi, Justin Aloysius Trotteur, sain d’esprit et de digestion, de juste disposition, en excellente santé (est-ce ainsi qu’il faut faire ?), au souffle vaillant, à la solvabilité vif-argent (je viens d’ailleurs de réaliser une commission de quatre-vingt millle roupies sur l’achat par mon ami, l’eunuque Afridi Beg, de deux lustres de Bohême), endetté auprès de nul homme, femme ou autre genre de personne sous quelque forme que ce  soit, billets, lingots ou pièces, sonnantes ou trébuchantes, bijoux, lustres (posez-les, posez-les donc), joyaux, valeurs de toute nature, meubles ou immeubles, à l’actif solide et à la bonne volonté sans limite, n’ayant jamais séjourné en asile de fous, ni prison pour dette, ni pénitencier civil, criminel ou militaire, vierge d’inculpation pour turpitude morale, fiché à nul index, inféodé à nul garant, lié par contrat à nul État (mais à deux, oui), de mœurs sobres, d’humeur aimable, de transit fluide, d’honnêteté proverbiale (n’y a-t-il pas dans mes coffres des épées incrustées de diamants et des rivières de perles fines confiées à ma garde au taux de trente pour cent ?), de fortune suffisante, ferme dans l’adversité, méfiant dans la défaite, résolu dans la fuite, assidu dans l’encerclement, vaillant dans la poursuite, miséricordieux dans la victoire, colombe en pacification, mulet en reconstruction, chouette en administration, poisson en affaires, éléphant en crédit, crocodile en récupération, intègre au-dessus de tout soupçon, peu soucieux du formel, élégant de manières, décent – voire fringant – dans l'habillement, aimable de traits, avenant d’aspect, affable d’abord, beau joueur dans l’amende, en aucune façon dérangé, halluciné, incommodé, désorienté ou drogué au haschich, au bhang, au soma, au pétun, au pavot, à l’aphim, à l’opium ou autre substance narcotique, non plus qu’intoxiqué aux liqueurs fermentées ou spiritueuses, à la bière de palme ou de céréales, sans couteau sur la gorge, sans scorpion sous le nez, sans scolopendre dans ma tasse, sans la moindre amande amère pour le goûter, pouls normal, chaleur suffisante (suffisante !), urine limpide, selles moulées, sperme viril, poumons aérés, cœur vaste, cuticules bien dessinés, oignons traités, sinus dégagés, oreilles libres de cire, yeux libres de nuages, bouche libre de mensonge, rédige le présent testament contenant mes dernières volontés ainsi qu’en témoignent ma signature et mon sceau en dernière page.

     Le destin...

 

 

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4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 12:27

 

 

 

 

Certains mots devraient exister – encore

Certains mots devraient exister – déjà

 

 

Novateur, le traducteur ? Je ne sais pas. Il faudrait suivre le devenir de ses mots pour le dire. Mais à coup sûr créateur, créateur éphémère, alors pourquoi pas d’une langue plus riche chaque fois que la nécessité s’en fait sentir ?

Parce qu’un écrivain peut tourner autour du mot (absent), la tentation d’inventer ne se présente sans doute pas aux mêmes moments. Il peut changer de musique à son gré, de rythme quand il veut, aimer et faire aimer les périphrases à volonté. Le traducteur tient la voix de l’auteur entre ses mains, explore son espace et rien que lui, compense bien sûr, mais mesure, mesure, mesure.

 

 

Alors la tentation du mot juste à faire exister, du mot injustement forclos, du mot qui dort dans l’imaginaire…

 

Conservateur, sans doute, de tout ce patrimoine linguistique, mais plus encore rénovateur. Parce qu’il fait rejaillir et perpétue tout ce qui a fait le style à travers les âges pour faire chanter sa langue au plus près de celle qui l’inspire.

 

Traître ? Le plus souvent à lui-même, n’en déplaise à l’adage. Sauter le pas de se trahir : je l’aurais écrit autrement et pourtant je maintiens, c’est l’auteur qui parle à travers moi. La langue du livre traduit n’est pas la langue telle que je la parle en mon nom Dans ce décalage se situe la spécificité du traduit.

 

Mots réhabilités : 

 

autrice

 irremplaçable, voir l’article

 

fortitude

Il existait en français, il existe en anglais (fortitude), en italien (fortitudine) et j’en passe.  Il est irremplaçable : force d’âme, c’est trop de pathos.

 

Mots sortis de l’œuf :

 

intouché  (par)(donc intact) : le préfixe de négation est correct (intact, intouchable), le positif touché existe. Et intouché comblerait un vide. Car laissé intact implique que le choix de toucher ait été là et ne convient pas aux agents abstraits (ex : intouché par le drame).

 

DSCN2278                                                            chablutions matinales

 

pataouiner  (hors traduction) :  Amalor Jean emploie pataouiner pour pétrir de ses griffes, concernant un chat. J’adopte.

 

En commémoration du 5ème (déjà!) anniversaire de cette mise en chantier, voici mélire, un néologisme tout neuf, terriblement actuel, que je verrais bien se ranger aux côtés de médirede mésuser, de se méprendre. Je  trouve plutôt fière allure à son substantif mélecture et à son participe passé mélu

 

(à suivre)

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21 mars 2010 7 21 /03 /mars /2010 17:10

 

À l'heure où le Festival de l'Imaginaire présente plusieurs spectacles de Krishnanattam en France, le temple de Guruvayur, non loin de Trichur au Kerala, qui entretient et patronne la troupe unique de cet art scénique dévotionnel multicentenaire, vient de clore son festival annuel, dix jours de rituels et de représentations artistiques à l'intérieur et aux alentours du temple. C’est le moment de l’année où le dieu sort parmi ses fidèles, apparition symbolisée par la bannière hissée en haut d’un mât de cuivre et visible des environs, mais aussi celui où les représentations quotidiennes de Krishnanattam marquent une pause : le sivéli du soir, rite plus élaboré que jamais avec notamment de longues séances de percussions confiées à des virtuoses, finit trop tard pour lui laisser place sur la pierre de l’enceinte à dix heures du soir. La course des éléphants élevés par l’entreprise qu’est aussi le temple (le plus riche de l’Inde après Tirupati) ouvre les festivités. Au terme d’un bref parcours dans la ville, le vainqueur reçoit l'honneur de porter chaque jour de l’année à venir l'idole de Krishna dans l'enceinte de son sanctuaire. Cette année, c’est à Gopi Kannan, 33 ans, que revient ce privilège pour la quatrième fois consécutive.


 

Cette idole, portative, est le double en métal précieux de la statue de pierre que les prêtres, au cœur du sanctuaire, recouvrent chaque jour de l'année d'une couche de santal, y sculptant une représentation différente de Krishna – jeune homme à la flûte, enfant espiègle tenant une boule de beurre volé... – que découvrent les fidèles, cou tendu parfois de loin pour l'apercevoir. Lorsqu'ils viennent contempler Krishna à l'heure vespérale d’ouverture du sanctuaire central, c'est au son de la Gita Govinda (sa légende amoureuse créée en sanskrit par le poète Jayadeva au XIIè siècle en Orissa, sur la côte opposée de l'Inde) chantée sur le seuil par un homme accompagné d'un idakka, petit tambour à cordes pressées.


 

Guruvayur vit, de religion et de commerce, au rythme des dieux, de leurs fidèles et de leurs pèlerins. De Krishna, bien sûr, mais aussi d’Ayyappa, le dieu ascète de Sabarimala qui déplace des foules immenses à travers toute l’Inde du Sud entre novembre et janvier. Ses pèlerins vêtus de noir, des hommes pour la plupart (seules les femmes non nubiles peuvent accéder à son sanctuaire) négligent rarement le détour par Guruvayur, entre autres visites de lieux sacrés. Ils sont nombreux parmi les fidèles à contempler, lors du sivéli du soir, l’idole de Krishna portée par Gopi Kannan encadré de deux de ses congénères et monté comme eux par trois brahmanes. Elle est maintenue dans l’ogive dorée du tidambu au-dessus duquel ondulent ses attributs souverains : éventails ronds en plumes de paon, chasse-mouches en poils de yak à manche d’argent. Le dieu est ainsi promené dans l’enceinte de son temple au son de diverses musiques, percussions, trompes, nagaswaram (hautbois) et chants, marquant des arrêts en plusieurs points consacrés de l’espace. Puis, après un dernier tour d’enceinte à pas rapides du seul Gopi Kannan suivi au petit trot par les fidèles, l’éléphant s’agenouille, les brahmanes en descendent, les portes du sanctuaire central se referment sur l’idole. Le dieu va dormir, mais la pierre résonne encore de quelques voix, de quelques balais qui nettoient le sol des déjections impressionnantes des pachydermes et le Krishnanattam « sort » en scène.


 

Entre la modeste dépense  d’une boule de santal, d’un peu de riz soufflé ou d’une partie du corps miniature en argent et le très onéreux tulabharam (une pesée contre son poids en bananes, en sucre ou en grain), la représentation de Krishnanattam constitue elle aussi une offrande. Le fidèle doit la choisir, la réserver, en faire l’achat à l’un de ces guichets dont l’alignement, le long d’un des murs intérieurs du temple, évoque plutôt une gare. Le choix peut obéir à de simples préférences personnelles, mais il est fortement suggéré. La Krishnagiti, le poème sanskrit de Manaveda qui relate la vie de Krishna (telle qu’elle est d’abord contée dans la Bhagavatam, texte pan-indien beaucoup plus ancien) et qui sert de répertoire, est découpée en huit épisodes dont chacun correspond plus ou moins à certain type de vœu que le fidèle peut souhaiter voir exaucer. Avataram, la naissance et la petite enfance de Krishna est très recherchée : on en espère la venue d’un enfant.  Swayamvaram, qui relate successivement deux des unions de Krishna, va évidemment appuyer le souhait d’un mariage – ou d’un bon mariage. Kaliyamardanam, dans lequel Krishna force un grand serpent à quitter la rivière du village, est donné dans l’espoir d’écarter un obstacle.


 

Tout se passe sur le sol de pierre inégal. La haute lampe de cuivre à deux mèches allumées marque seule la frontière entre ce qui est donné à voir et ceux qui regardent, ou plutôt qui absorbent. Car dans ce théâtre consacré, l’attention n’est pas impérieusement requise, le sens des longs exposés en sanskrit émaillant les pièces échappe à la plupart de ceux qui forment le public et la pierre est accueillante, comme le fut un temps celle des cathédrales, au sommeil des pèlerins fatigués et des sans-logis. Le dormeur n’en baigne pas moins dans l’influence bienfaisante de l’histoire de Krishna. Lorsque la représentation s’achève, les derniers spectateurs passent la porte du temple, qui se referme derrière eux pour quelques heures. Dehors, une queue de fidèles s’est déjà formée, anxieux d’être les premiers à voir la nouvelle figure de santal dont Krishna aura pris aujourd’hui les traits.


 

On dit souvent que le Krishnanattam est l’ancêtre du Kathakali. Un lien indubitable existe, même si la légende qui l’accompagne est incertaine, mais il est difficile de reconstituer l’état dans lequel il a influencé son cadet, tant le Kathakali a déteint aujourd’hui sur lui. En effet, la troupe de Krishnanattam, d’abord sous le patronage du Zamorin de Calicut, a connu une si longue période de déclin jusqu’à la moitié du vingtième siècle que cette forme théâtrale n’existerait plus, n’eût le temple de Guruvayur, lié à la dynastie, pris sous son aile ce qui restait d’elle et, plus tard, la responsabilité de sa restauration. L’opération ne fut pas sans faille, et des experts en Kathakali furent appelés à plusieurs reprises pour présider à sa restructuration scénique. Costumes, maquillages, langue gestuelle en portent les marques.


 

Cependant, tous les épisodes de la Krishnagiti baignent dans une atmosphère de vie quotidienne villageoise, où les femmes ont une présence très importante, étrangère au Kathakali, tout comme celle des enfants en tant que tels. On peut ainsi y voir, dans une très belle scène du premier épisode, Krishna et son frère Balarama apprendre à marcher, soutenus par leurs mères respectives. Toutes les incarnations féminines de la Déesse-Terre s’ornent de ce maquillage vert séduisant que seuls portent certains personnages masculins dans le Kathakali. Les masques qui couvrent le visage de personnages non-humains – divins, animaux ou démoniaques – sont spécifiques au Krishnanattam. La danse y est particulièrement mise en valeur, et accomplie souvent en groupe. Et le sentiment de dévotion ou bhakti prédomine, colorant nettement les émotions que le Kathakali décline dans une gamme beaucoup plus contrastée.


 

C’est qu’il s’agit encore d’offrande plus que de représentation, de contemplation du divin plus que de mise en présence du mythe, d’absorption plus que d’appréciation. Les tableaux abondent. Certains d’entre eux véhiculent une charge émotionnelle qui infiltre les esprits les plus désabusés, telle l’apparition du Vishnou miniature révélé à ses parents adoptifs dans Avataram ou, dans Swargarohanam (le dernier épisode, qui montre la réabsorption de Krishna en Vishnou) , la présentation de Vaikuntha : la culture hindoue du Kerala a versé dans la description de son paradis toutes les images exubérantes de son rêve, décors, couleurs, fleurs et flammes. Ses dieux et ses déesses entourent Vishnou allongé sur le grand serpent Ananta, une multitude de lampes brûlent et reflètent le feu. Micros coupés, des chants montent, ténus, fervents. On a secoué tous les dormeurs.

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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 11:56

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                         Croix de Tropéric, 1636, Trégastel. © Rose-Marie Vassallo (merci à toi!)

Prologue:
Tomber, amoureux, des nues, dans l'oubli, en désuétude. Il y a quelque chose dont je suis tombée amoureuse, c'est la cohésion qui fait la densité et la validité collective d'une langue; quelque chose qui pour moi n'est pas tombé dans l'oubli, c'est ce qui tombe sous le sens. Quelque chose qui me fait tomber des nues, c'est l'arbitraire du choix des commissions pseudo-linguistiques (fussent-elles composées de quatre femmes!) et la docilité hébétée de qui entérine, admet et pratique sans réfléchir. Quant à la désuétude, synonyme passablement bourgeois de poubelle, y tombe souvent du solide comme neuf à quoi l'on n'accorde d'autre évaluation qu'un petit mépris, à peine marqué aux commissures  (tombantes, elles aussi).

                                           ***
Au commencement, était l'aut-. Le radical. Le sens.
Un homme, un aut/eur.
Une femme, une aut/rice.
Mais autrice est tombé en désuétude, me dit-on.
(En Italien, autrice n'est pas tombé en désuétude.)
À présent, on dit auteur-e.
Peut-être, mais je refuse d'employer ce terme.
Parce que ce n'est pas un féminin, c'est un féminisme. S'il a sa place dans le vocabulaire, c'est en tant qu'idéologisme, pas en tant que féminin.
  
C'est que nous avons, depuis une dizaine d'années, un guide de la féminisation des noms de métiers qui nous suggère, concernant l'aut- femme, ce masculin+e: auteure. C'est simple, il suffisait d'aller le chercher au Canada, mais le raisonnement derrière la proposition, quel est-il? Probablement celui du moindre effort de réflexion. Car enfin, auteur-e, c'est une aberration.
 
Sans doute pas aux yeux des féministes primaires du "tout comme l'homme" qui voudraient voir dans la condition féminine un mélange des deux pouvoir(e?)s, manquant cruellement d'imagination et d'originalité en tant que genre, et qui croient s'en tirer en "en rajoutant". Le e de auteur-e, c'est un petit chien au bout d'une laisse, re-lent, re-mugle et re-mettez-moi ça la patronne. Il y a aussi ceux qui sont d'avis qu'on peut faire ce qu'on veut d'une langue, créer des suffixes sans se soucier de cohérence, comme ça, pour le plaisir de manipuler du langage. Mais qui croit à la neutralité des mots et au caractère fortuit de leur formation se met le doigt dans l'œil. Les mots travaillent. "Ça parle", ça n'a pas fini de parler. Il y a certains modes de réflexion qu'il vaudrait mieux ne pas laisser trop facilement tomber dans l'oubli, étiqueter désuets, sans en avoir fait sienne la substantifique moelle. Et un mot pareil, ça mérite réflexion, non?

Or, que dit la langue ?

1. qu'il existe à aut- un féminin logique et naturel, autrice, et que l'argument de la désuétude ne tient pas la route à partir du moment où l'on cherche à rendre au féminin une place dont on aura noté que dans ce cas elle était perdue, puisqu'autrice existait, n'est-ce pas? Car c'est aussi cela que dit la désuétude, en l'occurrence. (Intéressant, non, pour qui croit inventer un progrès?)

2. Que le suffixe -eure féminin existe pour les adjectifs (et substantifs dérivés) comparatifs venus du latin -or: major -> majeur, majeure, etc.
Que ne continue-t-on à la réserver à ceux-là, en vue de la transparence étymologique qui fait une des beautés de la langue !

Voyons à présent ce qu'on me dit à la défense d'auteur-e et contre autrice:

NB: tous propos recueillis auprès de traducteurs et d'éditeurs...

1. "auteur-e, ça ne me gêne pas" (ça, c'est de la réflexion !) ; 2. "autrice, ça ressemble à autiste" (mais pas actrice ? pas artiste ?); 3. "Autrice, c'est laid" (plus qu'actrice ?) 4. "C'est une question d'oreille" (l'oreille seule est sourde sans le cerveau derrière) 5. et depuis un moment, évidemment, puisqu'on le voit partout: "auteur-e, c'est l'usage".

On notera que la dimension linguistique n'occupe absolument aucune place dans ces réactions, toutes subjectives. Gageons que passé quelque temps, l'usage d'autrice ne ferait plus réagir personne. Je me suis d'ailleurs amusée à un petit test qui tend à asseoir cette hypothèse en proposant écrivaine (qui n'est pas synonyme d'autrice dans tous les cas, bien entendu). Réaction de plusieurs personnes : " Oh la la, on entend "vaine", là-dedans ! (entendez : ça la fiche mal pour la défense de la femme) ! Réponse: et dans "écriVAIN", on n'entend pas vain? Petits rires gênés. Eh non, on n'entend pas.

Voilà la teneur des débats. Vu leur niveau, l'usage gagnera,
même si c'est la voie de la médiocrité. C'est même pratiquement déjà fait, on trouve auteur-e dans les journaux, les catalogues...

Quant à moi, j'utilise résolument autrice. Dernièrement, une éditeur-e, euh, pardon, une éditrice, me l'a refusé, au motif que "ce n'est pas beau". (à ce rythme, il va falloir supprimer "concupiscence" de la langue, et en vitesse!) J'ai cédé.  Non pas à l'argument – j'en attends de plus solides pour changer d'avis,– mais parce qu'à sa place on ne m'a tout de même pas imposé auteur-e, "seulement" auteur – un moindre mal selon moi.
Et je ne cesserai de proclamer haut et fort que tout comme mon père en est l'auteur, ma mère est l'autrice de mes jours.

 À ta mémoire, Jeanne.



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Merci à Olivier Dion/Livres-Hebdo pour le portrait de l'avatar


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