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21 avril 2014 1 21 /04 /avril /2014 00:07

Jeudi 10 avril:

 

Le métier de traducteur réserve des surprises, parfois très mauvaises, comme celle de trouver dans le livre imprimé des erreurs que vous n'aviez pas commises. Vous avez rendu ce que vous preniez pour la version finale, prête à l'impression, par laquelle vous engagez votre nom – Dominique Vitalyos, traductrice littéraire, spécialiste du domaine indien – et votre réputation – jusqu'ici sans tache notable (pour ce que j'en sais) – et on intervient en y intégrant des suggestions qui n'ont ni queue ni tête, puis on publie. Vous auriez dû, bien entendu, en prendre connaissance afin de pouvoir les rejeter, mais on ne vous les a jamais présentées.

 

Vous restez avec un sentiment d'effraction, de sabotage, de diffamation (on vous a fait signer des énoncés incorrects que vous n'avez pas écrits) et d'injustice. Le tort n'est pas réparable et c'est tant pis pour vous. Certains vous reprochent même le ton que vous employez pour déplorer ce qui s'est produit, bien que vous vous exprimiez contre le procédé, avec une chaude colère, certes, mais non contre les personnes, envers lesquelles vous ne nourrissez aucune hostilité particulière. On vous comprend, dit-on, mais chez certains, le cœur n'y est pas. Pure formalité.

 

Alors vous vous dites : pas question de laisser penser sans rien faire que je suis l'autrice de ces inepties. Je dois au moins me dégager publiquement de la responsabilité qui pèse à tort sur moi, car personne ne se remettra publiquement en cause pour me défendre. Et vous le faites dans votre blog, dans l'espoir conjoint que la relation de ce regrettable épisode incitera plus que jamais les traducteurs littéraires à demander des garanties d'accès à toutes les données suggérant des modifications qui précèdent l'impression.

 

                sc000cd7f3 2

             Sur un mur de Varanasi (Bénarès), 1984  ©D. Vitalyos

 

Qu'il soit donc entendu que dans Bollywood Apocalypse, de Manil Suri, publié par les éditions Albin Michel, je n'ai pas écrit:

 

p. 11:

"rayer Bombay et nous tuer tous"

mais

"rayer Bombay (et tous ses habitants) de la surface de la terre" (en français, on raye un lieu de son contexte, la carte, la terre, le monde; on ne la raye pas comme une dette; on la rase, tout court, par contre, mais c'est autre chose).

P. 14,

il faut avoir une idée un peu spéciale, en tout cas tout à fait hors contexte, du français pour prétendre corriger  : "le vol ne paie pas" (sur le modèle du crime) en "le vol ça ne paie pas".

p. 60

(les personnages se trouvent dans un hôtel kitsch dont chaque salle est décorée en fonction d'un thème de l'histoire indienne vue par les nationalistes). À la ligne 28, j'ai écrit:

  ... le thème de la Vallée de l'Indus tel qu'il était développé au 3000 av. J.-C. (la discothèque du sous-sol)

et non pas:

.... le thème de la Vallée de l'Indus tel qu'il était développé trois mille ans avant J.-C. (la discothèque du sol),

ce qui ne veut strictement rien dire et constitue un contresens grotesque. Deux sous de jugeote et de questionnement (pourquoi la traductrice a-t-elle écrit "au"? Pourquoi la parenthèse?), et il devenait évident que 3000 av. J.-C. était le nom de ladite discothèque. Mais penser qu'elle ne connaît pas le français (au trois mille ans...), c'est beaucoup plus rapide, et pourquoi perdrait-on du temps à se demander si, déjà à son époque, en dépit de sa grande modernité, la Vallée de l'Indus était assimilable à un "thème"...???)

p. 158 :
"censé ...m'emplir le cœur" devient "censé... de m'emplir le cœur"
p. 187:
on écrit pizzeria et non pizzéria dans ma culture comme dans celle du Grand Robert.
p. 200:
on écrit "il caquète" et non "il caquette" dans ma culture comme dans celle du Grand Robert (et de Grevisse, voir 761a). Caqueter fait partie des verbes (en e muet + consonne simple à l'infinitif) qui se conjuguent sur le modèle d'acheter (è + consonne finale simple: j'achète, je pèle, je caquète), en compagnie de nombreux autres. Seuls échappent à la règle les verbes appeler (appelle), jeter (jette) et leurs dérivés.
 
 
À suivre. À ce stade de la lecture de Bollywood Apocalypse, et à défaut d'avoir consulté mon blog, on doit déjà penser que le français n'est pas ma langue maternelle.
 
Lundi 21 avril
 
Le point sur la question:
 
J'ai terminé ma lecture et envoyé la liste à l'éditeur: en tout dix erreurs, imputables à un processus défectueux qui m'a interdit la consultation de suggestions (1) et de corrections (2) défectueuses, devenues de ce fait des dégradations imposées. Dégrader un texte n'est certes ni la mission ni l'objectif des éditeurs, mais le résultat est le même.
 
- Deux impropriétés (rayer Bombay, le vol ça ne paie pas),
- Un contresens (trois mille ans avant J.-C.),
- Une faute de construction (censé de),
- Une conjugaison fautive (caquette au lieu de caquète)
plus tout un saupoudrage de modifications erronées concernant les pluriels:
- "des première classe", invariable quand est sous-entendu "sièges de", est devenu "des premières classes" (p. 277), comme s'il y en avait plusieurs, la 1, la 2, la 3...  
- À deux reprises (p. 106 et p. 430), le passage en italique du mot asana – parce qu'on ne le trouve pas dans le dictionnaire français (modification justifiée que j'aurais validée) – s'accompagne de la préservation du s du pluriel français alors que la convention retenue est que les mots de langues indiennes restent invariables puisqu'ils ne connaissent pas le s pluriel,
- un poisson assez gros pour qu'on garde le partitif ((du) pomfret croustillant) a hérité d'un pluriel (croustillants) (p. 84);
- une lettre manquante (un t p. 432, ligne 30).
 
Pour le moment, on ne m'a proposé qu'un rétablissement de mes choix dans l'hypothèse très incertaine d'une réimpression. Mais le mal est fait, bien sûr, et encore faudrait-il que le livre ait du succès...
 

J'ai demandé s'il était possible d'éditer une feuille recensant les erreurs  à glisser dans les exemplaires en stock.

 

À suivre

21 mai (un mois plus tard)

Pas de nouvelles.

À suivre?

31 juillet: pas de feuille signalant les erreurs. Fin.

 

 

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4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 12:27

 

 

 

 

Certains mots devraient exister – encore

Certains mots devraient exister – déjà

 

 

Novateur, le traducteur ? Je ne sais pas. Il faudrait suivre le devenir de ses mots pour le dire. Mais à coup sûr créateur, créateur éphémère, alors pourquoi pas d’une langue plus riche chaque fois que la nécessité s’en fait sentir ?

Parce qu’un écrivain peut tourner autour du mot (absent), la tentation d’inventer ne se présente sans doute pas aux mêmes moments. Il peut changer de musique à son gré, de rythme quand il veut, aimer et faire aimer les périphrases à volonté. Le traducteur tient la voix de l’auteur entre ses mains, explore son espace et rien que lui, compense bien sûr, mais mesure, mesure, mesure.

 

 

Alors la tentation du mot juste à faire exister, du mot injustement forclos, du mot qui dort dans l’imaginaire…

 

Conservateur, sans doute, de tout ce patrimoine linguistique, mais plus encore rénovateur. Parce qu’il fait rejaillir et perpétue tout ce qui a fait le style à travers les âges pour faire chanter sa langue au plus près de celle qui l’inspire.

 

Traître ? Le plus souvent à lui-même, n’en déplaise à l’adage. Sauter le pas de se trahir : je l’aurais écrit autrement et pourtant je maintiens, c’est l’auteur qui parle à travers moi. La langue du livre traduit n’est pas la langue telle que je la parle en mon nom Dans ce décalage se situe la spécificité du traduit.

 

Mots réhabilités : 

 

autrice

 irremplaçable, voir l’article

 

fortitude

Il existait en français, il existe en anglais (fortitude), en italien (fortitudine) et j’en passe.  Il est irremplaçable : force d’âme, c’est trop de pathos.

 

Mots sortis de l’œuf :

 

intouché  (par)(donc intact) : le préfixe de négation est correct (intact, intouchable), le positif touché existe. Et intouché comblerait un vide. Car laissé intact implique que le choix de toucher ait été là et ne convient pas aux agents abstraits (ex : intouché par le drame).

 

DSCN2278                                                            chablutions matinales

 

pataouiner  (hors traduction) :  Amalor Jean emploie pataouiner pour pétrir de ses griffes, concernant un chat. J’adopte.

 

En commémoration du 5ème (déjà!) anniversaire de cette mise en chantier, voici mélire, un néologisme tout neuf, terriblement actuel, que je verrais bien se ranger aux côtés de médirede mésuser, de se méprendre. Je  trouve plutôt fière allure à son substantif mélecture et à son participe passé mélu

 

(à suivre)

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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 11:56

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                         Croix de Tropéric, 1636, Trégastel. © Rose-Marie Vassallo (merci à toi!)

Prologue:
Tomber, amoureux, des nues, dans l'oubli, en désuétude. Il y a quelque chose dont je suis tombée amoureuse, c'est la cohésion qui fait la densité et la validité collective d'une langue; quelque chose qui pour moi n'est pas tombé dans l'oubli, c'est ce qui tombe sous le sens. Quelque chose qui me fait tomber des nues, c'est l'arbitraire du choix des commissions pseudo-linguistiques (fussent-elles composées de quatre femmes!) et la docilité hébétée de qui entérine, admet et pratique sans réfléchir. Quant à la désuétude, synonyme passablement bourgeois de poubelle, y tombe souvent du solide comme neuf à quoi l'on n'accorde d'autre évaluation qu'un petit mépris, à peine marqué aux commissures  (tombantes, elles aussi).

                                           ***
Au commencement, était l'aut-. Le radical. Le sens.
Un homme, un aut/eur.
Une femme, une aut/rice.
Mais autrice est tombé en désuétude, me dit-on.
(En Italien, autrice n'est pas tombé en désuétude.)
À présent, on dit auteur-e.
Peut-être, mais je refuse d'employer ce terme.
Parce que ce n'est pas un féminin, c'est un féminisme. S'il a sa place dans le vocabulaire, c'est en tant qu'idéologisme, pas en tant que féminin.
  
C'est que nous avons, depuis une dizaine d'années, un guide de la féminisation des noms de métiers qui nous suggère, concernant l'aut- femme, ce masculin+e: auteure. C'est simple, il suffisait d'aller le chercher au Canada, mais le raisonnement derrière la proposition, quel est-il? Probablement celui du moindre effort de réflexion. Car enfin, auteur-e, c'est une aberration.
 
Sans doute pas aux yeux des féministes primaires du "tout comme l'homme" qui voudraient voir dans la condition féminine un mélange des deux pouvoir(e?)s, manquant cruellement d'imagination et d'originalité en tant que genre, et qui croient s'en tirer en "en rajoutant". Le e de auteur-e, c'est un petit chien au bout d'une laisse, re-lent, re-mugle et re-mettez-moi ça la patronne. Il y a aussi ceux qui sont d'avis qu'on peut faire ce qu'on veut d'une langue, créer des suffixes sans se soucier de cohérence, comme ça, pour le plaisir de manipuler du langage. Mais qui croit à la neutralité des mots et au caractère fortuit de leur formation se met le doigt dans l'œil. Les mots travaillent. "Ça parle", ça n'a pas fini de parler. Il y a certains modes de réflexion qu'il vaudrait mieux ne pas laisser trop facilement tomber dans l'oubli, étiqueter désuets, sans en avoir fait sienne la substantifique moelle. Et un mot pareil, ça mérite réflexion, non?

Or, que dit la langue ?

1. qu'il existe à aut- un féminin logique et naturel, autrice, et que l'argument de la désuétude ne tient pas la route à partir du moment où l'on cherche à rendre au féminin une place dont on aura noté que dans ce cas elle était perdue, puisqu'autrice existait, n'est-ce pas? Car c'est aussi cela que dit la désuétude, en l'occurrence. (Intéressant, non, pour qui croit inventer un progrès?)

2. Que le suffixe -eure féminin existe pour les adjectifs (et substantifs dérivés) comparatifs venus du latin -or: major -> majeur, majeure, etc.
Que ne continue-t-on à la réserver à ceux-là, en vue de la transparence étymologique qui fait une des beautés de la langue !

Voyons à présent ce qu'on me dit à la défense d'auteur-e et contre autrice:

NB: tous propos recueillis auprès de traducteurs et d'éditeurs...

1. "auteur-e, ça ne me gêne pas" (ça, c'est de la réflexion !) ; 2. "autrice, ça ressemble à autiste" (mais pas actrice ? pas artiste ?); 3. "Autrice, c'est laid" (plus qu'actrice ?) 4. "C'est une question d'oreille" (l'oreille seule est sourde sans le cerveau derrière) 5. et depuis un moment, évidemment, puisqu'on le voit partout: "auteur-e, c'est l'usage".

On notera que la dimension linguistique n'occupe absolument aucune place dans ces réactions, toutes subjectives. Gageons que passé quelque temps, l'usage d'autrice ne ferait plus réagir personne. Je me suis d'ailleurs amusée à un petit test qui tend à asseoir cette hypothèse en proposant écrivaine (qui n'est pas synonyme d'autrice dans tous les cas, bien entendu). Réaction de plusieurs personnes : " Oh la la, on entend "vaine", là-dedans ! (entendez : ça la fiche mal pour la défense de la femme) ! Réponse: et dans "écriVAIN", on n'entend pas vain? Petits rires gênés. Eh non, on n'entend pas.

Voilà la teneur des débats. Vu leur niveau, l'usage gagnera,
même si c'est la voie de la médiocrité. C'est même pratiquement déjà fait, on trouve auteur-e dans les journaux, les catalogues...

Quant à moi, j'utilise résolument autrice. Dernièrement, une éditeur-e, euh, pardon, une éditrice, me l'a refusé, au motif que "ce n'est pas beau". (à ce rythme, il va falloir supprimer "concupiscence" de la langue, et en vitesse!) J'ai cédé.  Non pas à l'argument – j'en attends de plus solides pour changer d'avis,– mais parce qu'à sa place on ne m'a tout de même pas imposé auteur-e, "seulement" auteur – un moindre mal selon moi.
Et je ne cesserai de proclamer haut et fort que tout comme mon père en est l'auteur, ma mère est l'autrice de mes jours.

 À ta mémoire, Jeanne.



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Texte Libre

Merci à Olivier Dion/Livres-Hebdo pour le portrait de l'avatar


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