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Le dieu Vishnou, tour à tour, rêve le monde et l'émet. C'est lui qui assure son équilibre, constamment menacé par la croissance des forces destructrices. Le risque est parfois si grave que Vishnou doit intervenir et s'incarne sous les formes les plus diverses. Par deux fois, c’est sous l'aspect d'une femme, Mohini l'irrésistible, l’enchanteresse, qu’il prend corps pour damer le pion aux asura, ces titans valeureux, mais arrogants, dont l’ambition démesurée met en péril l'ordre du monde.

 

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La première fois, il s'agit de les détourner du breuvage d'immortalité qu’ils ont extrait de l’océan de lait en le barattant au côté des dieux. Le stratagème réussit  : fascinés et bernés par Mohini, les asura se laissent dépouiller de leur part d'élixir. La deuxième occasion se présente lorsque Bhasma, à la suite d'austérités rigoureuses, obtient de Shiva le pouvoir de réduire en cendre tout ce qu'il touchera désormais de la main droite. Il cherche aussitôt à vérifier l'effet de ce don sur le grand dieu lui-même, qui doit s'enfuir. Mohini surgit alors, dont Bhasma tombe éperdument amoureux. Elle accepte d’être sienne à condition qu’il lui jure fidélité. Bhasma obtempère en se touchant le front et s’anéantit sur-le-champ. Devant la beauté de Mohini, Shiva est saisi à son tour d’une passion brûlante.  Ils s'étreignent, et Ayyappa naîtra de leur union.


Quelles que soient les austérités auxquelles on se livre, il est un vœu qu’aucun dieu ne saurait jamais exaucer  : le souhait ne pas mourir. Les dieux eux-mêmes n'échappent pas à la loi universelle de transformation  ; ils jouissent seulement des plus longues existences qu’on puisse imaginer. Un asura qui cherche à se rendre maître des Trois Mondes peut néanmoins réduire sensiblement les risques d'être tué dans les combats qu’il est appelé à livrer pour parvenir à ses fins.


Le dénommé Mahisha, un démon-buffle, avait ainsi été assuré qu’aucun être masculin ne lui ôterait la vie et son père lui avait obtenu auparavant la garantie de ne jamais tomber sous les coups d'un dieu, d'un asura ou d'un homme. Nanti de ce bouclier à l'indice de protection exceptionnel, Mahisha n’eut aucune peine à étendre son pouvoir au royaume céleste des dieux. Ces derniers s'entendirent alors pour créer à partir de leurs énergies réunies la déesse combattante qui provoqua Mahisha au combat et le tua.

 

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Avide de vengeance, Mahishi, la cousine de l’asura défait par la déesse, se livra à son tour à des austérités d’une rigueur telle qu’elle obtint de ne pouvoir être tuée par quiconque à l’exception du fils des deux grands dieux masculins, Vishnou et Shiva. C’était un moyen ingénieux de contourner une requête d'immortalité. Elle s'attaqua ensuite aux dieux, vainquit leur roi Indra, puis vécut en ravageant la terre. Pour les habitants du ciel, elle représentait une menace permanente. C'est alors que naquit l’enfant qu'elle n'aurait su prévoir, Ayyappa, dont la mission était d'en finir avec elle.


On déposa le nouveau-né sur la berge de la Pampa, où il fut découvert par le roi et la reine de Pantalam. Le couple sans enfant l'adopta pour faire de lui l'héritier au trône. Éduqué comme un prince, le jeune homme excellait dans toutes les disciplines martiales, morales et religieuses. Or un fils naquit ultérieurement à la reine qui reporta sur lui toute son affection et se mit bientôt à souhaiter qu'il devînt roi à la place d'Ayyappa, mais elle ne put convaincre son époux de revenir sur sa décision au profit de son fils. Elle feignit alors une maladie dont le médecin de la cour, son complice, prétendit que seule l'absorption de lait de tigresse pourrait la guérir. Ayyappa s’offrit aussitôt à lui en rapporter et se mit aussitôt en route comme l'avaient prévu les comploteurs, certains qu'il trouverait la mort dans cette aventure. Alors qu’il s’enfonçait au plus obscur de la forêt, il rencontra Mahishi et la défia au combat. Shiva lui-même, dit-on, dansait de jubilation en assistant au corps à corps hallucinant qui suivit. Lorsque Ayyappa eut anéanti son adversaire, Indra, reconnaissant, se transforma en un tigre magnifique que le jeune prince chevaucha jusqu'au

 

 

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palais de son père adoptif, suivi de toute une troupe de tigresses prêtes à se laisser traire. La reine, effarée à cette vue, prit conscience de la nature divine du jeune homme et implora son pardon. Non content de le lui accorder, il abdiqua en faveur de son fils le trône que lui léguait le roi. Il n'était pas venu sur terre régner parmi les hommes, révéla-t-il, mais pour délivrer les Trois Mondes de la tyrannie de Mahishi et sa mission était accomplie. Puis il ordonna au roi de construire pour lui un temple sur la colline de Sabarimala, où il se retira.

 

 

 Une autre version, plus proche de la légende que du mythe, fait apparaître Ayyappa sur terre à une période troublée de l'histoire du Kerala, quand les pirates venus de l'ouest par la mer et les brigands descendus des montagnes de l'est s'entendaient à piller, razzier et terroriser les habitants des plaines pris en tenaille entre ces deux fléaux. Élevé par le roi de Pantalam qui lui attribua bientôt la direction du royaume, il s'attaqua d'abord aux pirates menés par le puissant Vâvar, Musulman d'Arabie et excellent guerrier, qu’il finit par vaincre. Les deux adversaires conçurent l'un pour l'autre une admiration si vive qu'ils s'allièrent pour combattre les ennemis venus de la montagne. Afin de constituer une armée efficace, Ayyappa exigea de chaque famille, quelle que soit sa caste, sa religion ou son statut, qu’elle envoie auprès de lui un homme dans la force de l’âge. Il renforça les défenses existantes et créa de nouveaux gymnases de kalarippayat, l'art martial du Kerala. Puis l'armée où se côtoyaient shivaïtes, adorateurs de Kâli et Musulmans se porta à la rencontre des brigands et leur infligea une défaite décisive. Udayanan, leur chef, fut tué. Au temple de Sabarimala (qui dans cette version existe déjà) dédié au dieu Shastha, une nouvelle idole fut consacrée, pour remplacer celle qui avait été détruite au temps des troubles. Ayyappa promit alors que le pays demeurerait sans ennemis aussi longtemps qu'un homme de chaque famille viendrait une fois par an vénérer Dieu en ce temple. Puis il se fondit en un rayon lumineux dans l'idole de Shastha, dont il était l’incarnation.

 

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Le pèlerinage de Sabarimala bat son plein. De Kanyâkumâri à Bombay, des hommes vêtus du lunghi noir, bleu foncé ou orange et portant sur la tête un baluchon en étoffe à double poche essaiment par cars entiers pour visiter en chemin les grands temples de la région, Guruvâyûr, Trivandrum, Madurai et bien d'autres. Toutes castes confondues, à l’instar des soldats d'Ayyappa qui avait fait de l'union un système de défense, ils ne comptent pas que des Hindous. Des enfants les accompagnent souvent, parfois aussi des femmes âgées, mais jamais une femme nubile ne se joint à eux.


Égalitariste d'un côté, sexiste de l'autre ? À plusieurs reprises, devant la progression foudroyante du nombre de pèlerins, le comité d'administration du temple a débattu de l’ouverture du temple aux femmes – pour chaque fois la rejeter.

 

 

Ayyappa est un ascète qui ne peut rompre son vœu de célibat même si, dans une version du mythe, il promet à une femme de l’épouser le jour où son temple n'accueillera plus aucun pèlerin nouveau. Car le temple n’a jamais désempli et ce jour — si l'on en croit les foules chaque année plus denses qui se pressent sur la colline de Sabarimala — n'est pas près d’arriver. Shastha est pourtant représenté ailleurs, comme tant d’autres dieux hindous, auprès d'une, parfois même de deux parèdres. Alors, pourquoi ?


À Sabarimala, en pleine forêt, tous les cultes sont représentés — celui des serpents, des dieux noirs, de Vâvar dans une petite mosquée — et toutes les castes mélangées. La nature a y longtemps régné sans rivale sous son aspect le plus sauvage — tigres, éléphants, cervidés, serpents, oiseaux de tout plumage — qui reproduit à l'infini les nécessités et les actes de la vie matérielle. Il ne reste en fait à Ayyappa que son ascétisme pour le distinguer de la multitude et pour demeurer un dieu de la trempe spirituelle de ses parents mythiques.  Loin des symboles fusionnels ou érotiques qui abondent chez les incarnations de Vishnou et dans les cultes shivaïtes, Ayyappa le yogi réalise l'union avec le divin dans le détachement, selon l'antique tradition des sages de l'Inde. Ainsi réside-t-il dans le monde des formes sans en être, retiré en son temple intérieur. Ayyappa n'est jamais retourné au paradis d'Indra où vivent les autres dieux. Il veille en protecteur des hommes dans l'idole fondue à partir de cinq métaux précieux, dont la main droite dessine, pouce et index rejoints à leur extrémité, le cercle symbolisant l’union indissociable de l’âme individuelle et de l’âme du Tout.

 

 

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Ainsi, ce sont l'identification du pèlerin au dieu (tous s'appellent swâmi, comme lui) et la distance à laquelle il se tient de la dimension naturelle qui semblent déterminer la non participation des femmes au pèlerinage. Du moins est-ce l'hypothèse que j'avance. Et, à un niveau plus prosaïque, on peut se demander si cette décision ne tient pas à la promiscuité et l'inconfort imposés par certaines conditions de voyage et d'hébergement, qui rendent malaisée, selon les codes sociaux en vigueur, la présence de femmes. Il faudrait revoir de nombreux paramètres, réorganiser la gestion de cette foule immense.


Le pèlerinage s'oppose dans chacun de ses moments à la vie quotidienne ordinaire. La régularité sédentaire est remplacée par le nomadisme et l’étape, Les plaisirs de l'existence font place pour un temps à l'ascèse  : pas de relation sexuelle, pas de boisson, pas de jeu. La hiérarchie sociale est provisoirement contredite, des hommes qui vivent habituellement séparés se côtoient. Les dangers de la forêt sauvage, plongeon dans l'inconnu aux antipodes du village rassurant, se sont ajoutés longtemps à ces inversions de la vie de tous les jours.


Le pèlerinage de Sabarimala, qui a pris l'importance qu'on lui connaît au cours de la seconde motié du vingtième siècle,  s’est intégré en peu de temps avec un énorme succès à la vie du Kerala. "Swâmiyé, sharanam Ayyappa  ! " Chaque car, chaque sentier résonne du cri des hommes en noir, en bleu, parfois en orange, qui convergent vers le temple de la montagne. Des trois voies d'accès au sommet de la colline de Sabarimala, celle qui part d'Erumeli pour une longue marche de plusieurs jours à travers la jungle est la seule à retenir quelques vestiges de l'esprit du pèlerinage, à l’heure où les animaux sauvages ne représentent plus un danger pour les bipèdes qui seuls piétinent le chemin en nombre toujours plus dissuasif, dans des conditions de confort et de sécurité - assistance médicale, ravitaillement –sans cesse améliorées.


Cet affadissement des conditions du parcours est pourtant sans commune mesure avec la version rapide du pèlerinage, un petit tour de quelques jours en voiture ou en car, dont on descend pour l’immersion rituelle dans la Pampa avant de franchir à pied les quelques kilomètres qui séparent la rivière du sanctuaire de la colline.

 

                                                                                                             (à suivre)

 


  © texte et photos Dominique Vitalyos,  Journal de la vie keralaise, 1986, extrait.

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  • Il s'en faut de peu que l'on n'ait été quelqu'un d'autre. J'ai laissé ce qui m'arrivait guider mon cours et la vie m'a appris que Pseudosapiens s'était trompé : c'est la peur qui motive l'écrasante majorité de ses actes depuis les origines.

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Merci à Olivier Dion/Livres-Hebdo pour le portrait de l'avatar


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