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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 11:56

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                         Croix de Tropéric, 1636, Trégastel. © Rose-Marie Vassallo (merci à toi!)

Prologue:
Tomber, amoureux, des nues, dans l'oubli, en désuétude. Il y a quelque chose dont je suis tombée amoureuse, c'est la cohésion qui fait la densité et la validité collective d'une langue; quelque chose qui pour moi n'est pas tombé dans l'oubli, c'est ce qui tombe sous le sens. Quelque chose qui me fait tomber des nues, c'est l'arbitraire du choix des commissions pseudo-linguistiques (fussent-elles composées de quatre femmes!) et la docilité hébétée de qui entérine, admet et pratique sans réfléchir. Quant à la désuétude, synonyme passablement bourgeois de poubelle, y tombe souvent du solide comme neuf à quoi l'on n'accorde d'autre évaluation qu'un petit mépris, à peine marqué aux commissures  (tombantes, elles aussi).

                                           ***
Au commencement, était l'aut-. Le radical. Le sens.
Un homme, un aut/eur.
Une femme, une aut/rice.
Mais autrice est tombé en désuétude, me dit-on.
(En Italien, autrice n'est pas tombé en désuétude.)
À présent, on dit auteur-e.
Peut-être, mais je refuse d'employer ce terme.
Parce que ce n'est pas un féminin, c'est un féminisme. S'il a sa place dans le vocabulaire, c'est en tant qu'idéologisme, pas en tant que féminin.
  
C'est que nous avons, depuis une dizaine d'années, un guide de la féminisation des noms de métiers qui nous suggère, concernant l'aut- femme, ce masculin+e: auteure. C'est simple, il suffisait d'aller le chercher au Canada, mais le raisonnement derrière la proposition, quel est-il? Probablement celui du moindre effort de réflexion. Car enfin, auteur-e, c'est une aberration.
 
Sans doute pas aux yeux des féministes primaires du "tout comme l'homme" qui voudraient voir dans la condition féminine un mélange des deux pouvoir(e?)s, manquant cruellement d'imagination et d'originalité en tant que genre, et qui croient s'en tirer en "en rajoutant". Le e de auteur-e, c'est un petit chien au bout d'une laisse, re-lent, re-mugle et re-mettez-moi ça la patronne. Il y a aussi ceux qui sont d'avis qu'on peut faire ce qu'on veut d'une langue, créer des suffixes sans se soucier de cohérence, comme ça, pour le plaisir de manipuler du langage. Mais qui croit à la neutralité des mots et au caractère fortuit de leur formation se met le doigt dans l'œil. Les mots travaillent. "Ça parle", ça n'a pas fini de parler. Il y a certains modes de réflexion qu'il vaudrait mieux ne pas laisser trop facilement tomber dans l'oubli, étiqueter désuets, sans en avoir fait sienne la substantifique moelle. Et un mot pareil, ça mérite réflexion, non?

Or, que dit la langue ?

1. qu'il existe à aut- un féminin logique et naturel, autrice, et que l'argument de la désuétude ne tient pas la route à partir du moment où l'on cherche à rendre au féminin une place dont on aura noté que dans ce cas elle était perdue, puisqu'autrice existait, n'est-ce pas? Car c'est aussi cela que dit la désuétude, en l'occurrence. (Intéressant, non, pour qui croit inventer un progrès?)

2. Que le suffixe -eure féminin existe pour les adjectifs (et substantifs dérivés) comparatifs venus du latin -or: major -> majeur, majeure, etc.
Que ne continue-t-on à la réserver à ceux-là, en vue de la transparence étymologique qui fait une des beautés de la langue !

Voyons à présent ce qu'on me dit à la défense d'auteur-e et contre autrice:

NB: tous propos recueillis auprès de traducteurs et d'éditeurs...

1. "auteur-e, ça ne me gêne pas" (ça, c'est de la réflexion !) ; 2. "autrice, ça ressemble à autiste" (mais pas actrice ? pas artiste ?); 3. "Autrice, c'est laid" (plus qu'actrice ?) 4. "C'est une question d'oreille" (l'oreille seule est sourde sans le cerveau derrière) 5. et depuis un moment, évidemment, puisqu'on le voit partout: "auteur-e, c'est l'usage".

On notera que la dimension linguistique n'occupe absolument aucune place dans ces réactions, toutes subjectives. Gageons que passé quelque temps, l'usage d'autrice ne ferait plus réagir personne. Je me suis d'ailleurs amusée à un petit test qui tend à asseoir cette hypothèse en proposant écrivaine (qui n'est pas synonyme d'autrice dans tous les cas, bien entendu). Réaction de plusieurs personnes : " Oh la la, on entend "vaine", là-dedans ! (entendez : ça la fiche mal pour la défense de la femme) ! Réponse: et dans "écriVAIN", on n'entend pas vain? Petits rires gênés. Eh non, on n'entend pas.

Voilà la teneur des débats. Vu leur niveau, l'usage gagnera,
même si c'est la voie de la médiocrité. C'est même pratiquement déjà fait, on trouve auteur-e dans les journaux, les catalogues...

Quant à moi, j'utilise résolument autrice. Dernièrement, une éditeur-e, euh, pardon, une éditrice, me l'a refusé, au motif que "ce n'est pas beau". (à ce rythme, il va falloir supprimer "concupiscence" de la langue, et en vitesse!) J'ai cédé.  Non pas à l'argument – j'en attends de plus solides pour changer d'avis,– mais parce qu'à sa place on ne m'a tout de même pas imposé auteur-e, "seulement" auteur – un moindre mal selon moi.
Et je ne cesserai de proclamer haut et fort que tout comme mon père en est l'auteur, ma mère est l'autrice de mes jours.

 À ta mémoire, Jeanne.



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Published by Chakori - dans le choix des mots
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commentaires

Voyage Inde 30/01/2013 11:37

Quel magnifique article chère autrice :)

Benjamin 25/10/2012 20:10

Merci pour le lien, c'était très intéressant !

Clio 21/10/2012 23:27

Pour en savoir plus sur la longue histoire d'Autrice et rejoindre les rives de l'Auctrix ! http://www.siefar.org/docsiefar/file/Histoire%20d'autrice%20-%20A_%20Evain.pdf

Benjamin 19/10/2012 01:48

Joli article qui résume bien ma pensée et celle de tous ceux qui veulent conserver une langue française un tant soit peu cohérente...

Agnès 05/08/2011 16:48


Quel plaisir j'ai à lire cet article dont vous êtes la spirituelle autrice ! Je tombe dessus en jetant un oeil sur la question et sur la toile (oui, je suis amaTRICE de zeugmes^^) après un billet
que j'ai rédigé, plus rapidement sur la même question, et en plaidant la même cause.
Je réagis avant même d'aller parcourir votre site, ce que je vais naturellement faire, moi qui m'insurge si souvent pour des questions de traduction !
Bien cordialement,
Agnès Orosco


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  • Il s'en faut de peu que l'on n'ait été quelqu'un d'autre. 
J'ai laissé ce qui m'arrivait guider mon cours
et la vie m'a appris que Pseudosapiens s'était trompé : c'est la peur qui motive l'écrasante majorité de ses actes depuis les origines.
  • Il s'en faut de peu que l'on n'ait été quelqu'un d'autre. J'ai laissé ce qui m'arrivait guider mon cours et la vie m'a appris que Pseudosapiens s'était trompé : c'est la peur qui motive l'écrasante majorité de ses actes depuis les origines.

Texte Libre

Merci à Olivier Dion/Livres-Hebdo pour le portrait de l'avatar


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