Samedi 20 mars 2010 6 20 /03 /Mars /2010 11:56
éclairage public à Jaipur

Prologue:
Tomber, amoureux, des nues, dans l'oubli, en désuétude. Il y a quelque chose dont je suis tombée amoureuse, c'est la cohésion qui fait la densité et la validité collective d'une langue; quelque chose qui pour moi n'est pas tombé dans l'oubli, c'est ce qui tombe sous le sens. Quelque chose qui me fait tomber des nues, c'est l'arbitraire du choix des commissions pseudo-linguistiques (fussent-elles composées de quatre femmes!) et la docilité hébétée de qui entérine, admet et pratique sans réfléchir. Quant à la désuétude, synonyme passablement bourgeois de poubelle, y tombe souvent du solide comme neuf à quoi l'on n'accorde d'autre évaluation qu'un petit mépris, à peine marqué aux commissures  (tombantes, elles aussi).

                                           ***
Au commencement, était l'aut-. Le radical. Le sens.
Un homme, un aut/eur.
Une femme, une aut/rice.
Mais autrice est tombé en désuétude, me dit-on.
(En Italien, autrice n'est pas tombé en désuétude.)
À présent, on dit auteur-e.
Peut-être, mais je refuse d'employer ce terme.
Parce que ce n'est pas un féminin, c'est un féminisme. S'il a sa place dans le vocabulaire, c'est en tant qu'idéologisme, pas en tant que féminin.
  
C'est que nous avons, depuis une dizaine d'années, un guide de la féminisation des noms de métiers qui nous suggère, concernant l'aut- femme, ce masculin+e: auteure. C'est simple, il suffisait d'aller le chercher au Canada, mais le raisonnement derrière la proposition, quel est-il? Probablement celui du moindre effort de réflexion. Car enfin, auteur-e, c'est une aberration.
 
Sans doute pas aux yeux des féministes primaires du "tout comme l'homme" qui voudraient voir dans la condition féminine un mélange des deux pouvoir(e?)s, manquant cruellement d'imagination et d'originalité en tant que genre, et qui croient s'en tirer en "en rajoutant". Le e de auteur-e, c'est un petit chien au bout d'une laisse, re-lent, re-mugle et re-mettez-moi ça la patronne. Il y a aussi ceux qui sont d'avis qu'on peut faire ce qu'on veut d'une langue, créer des suffixes sans se soucier de cohérence, comme ça, pour le plaisir de manipuler du langage. Mais qui croit à la neutralité des mots et au caractère fortuit de leur formation se met le doigt dans l'œil. Les mots travaillent. "Ça parle", ça n'a pas fini de parler. Il y a certains modes de réflexion qu'il vaudrait mieux ne pas laisser trop facilement tomber dans l'oubli, étiqueter désuets, sans en avoir fait sienne la substantifique moelle. Et un mot pareil, ça mérite réflexion, non?

Or, que dit la langue ?

1. qu'il existe à aut- un féminin logique et naturel, autrice, et que l'argument de la désuétude ne tient pas la route à partir du moment où l'on cherche à rendre au féminin une place dont on aura noté que dans ce cas elle était perdue, puisqu'autrice existait, n'est-ce pas? Car c'est aussi cela que dit la désuétude, en l'occurrence. (Intéressant, non, pour qui croit inventer un progrès?)

2. Que le suffixe -eure féminin existe pour les adjectifs (et substantifs dérivés) comparatifs venus du latin -or: major -> majeur, majeure, etc.
Que ne continue-t-on à la réserver à ceux-là, en vue de la transparence étymologique qui fait une des beautés de la langue !

Voyons à présent ce qu'on me dit à la défense d'auteur-e et contre autrice:

NB: tous propos recueillis auprès de traducteurs et d'éditeurs...

1. "auteur-e, ça ne me gêne pas" (ça, c'est de la réflexion !) ; 2. "autrice, ça ressemble à autiste" (mais pas actrice ? pas artiste ?); 3. "Autrice, c'est laid" (plus qu'actrice ?) 4. "C'est une question d'oreille" (l'oreille seule est sourde sans le cerveau derrière) 5. et depuis un moment, évidemment, puisqu'on le voit partout: "auteur-e, c'est l'usage".

On notera que la dimension linguistique n'occupe absolument aucune place dans ces réactions, toutes subjectives. Gageons que passé quelque temps, l'usage d'autrice ne ferait plus réagir personne. Je me suis d'ailleurs amusée à un petit test qui tend à asseoir cette hypothèse en proposant écrivaine (qui n'est pas synonyme d'autrice dans tous les cas, bien entendu). Réaction de plusieurs personnes : " Oh la la, on entend "vaine", là-dedans ! (entendez : ça la fiche mal pour la défense de la femme) ! Réponse: et dans "écriVAIN", on n'entend pas vain? Petits rires gênés. Eh non, on n'entend pas.

Voilà la teneur des débats. Vu leur niveau, l'usage gagnera,
même si c'est la voie de la médiocrité. C'est même pratiquement déjà fait, on trouve auteur-e dans les journaux, les catalogues...

Quant à moi, j'utilise résolument autrice. Dernièrement, une éditeur-e, euh, pardon, une éditrice, me l'a refusé, au motif que "ce n'est pas beau". (à ce rythme, il va falloir supprimer "concupiscence" de la langue, et en vitesse!) J'ai cédé.  Non pas à l'argument – j'en attends de plus solides pour changer d'avis,– mais parce qu'à sa place on ne m'a tout de même pas imposé auteur-e, "seulement" auteur – un moindre mal selon moi.
Et je ne cesserai de proclamer haut et fort que tout comme mon père en est l'auteur, ma mère est l'autrice de mes jours.

 À ta mémoire, Jeanne.



Par Chakori - Publié dans : le choix des mots
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  • : 19/05/2008
  • : Le blog de Dominique Vitalyos, traductrice littéraire du domaine indien (de l'anglais et du malayalam en français), keralaise à mi-temps

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  • Chakori
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  • Il s'en faut de peu que l'on n'ait été quelqu'un d'autre. J'ai laissé ce qui m'arrivait guider mon cours et la vie m'a appris que Pseudosapiens s'était trompé : c'est la peur qui motive l'écrasante majorité de ses actes depuis les origines.

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