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Telle était la formule choisie par Kumâr, le jeune blanchisseur de la plage. Du jour où je lui avais donné de l’argent pour acheter à son père un de ces antiques fers à repasser que l'on remplit de braises, il n'avait plus jamais accepté que je le paie pour la lessive de mon linge. "Me Kumâr, me good washing, good ironing...." C'était son slogan publicitaire, qu'il répétait avec conviction auprès des touristes de la plage. Il n'en aurait changé la grammaire pour rien au monde, mais prenait très au sérieux mon apprentissage du malayalam. Je lui étais reconnaissante de ralentir le débit de ses phrases pour m'aider à comprendre. En dépit de mes exhortations, aucun "professeur" de l'"école" où j’étais censée étudier à Trivandrum ne s’était avisé des bienfaits de cette méthode.


Kumâr m'avait invitée à la veillée de son départ pour Sabarimala. Sa maison avait été choisie pour lieu de rassemblement des pèlerins des environs qui partaient en même temps que lui. La sono y avait été installée ; le haut-parleur était accroché, hélas, au cocotier le plus proche. Chansons enregistrées sur cassettes, annonces et prières étaient diffusées à plein volume pour atteindre les oreilles des foyers les plus éloignés. Les hommes discutaient des dépenses du voyage à répartir entre les onze participants qui devaient prendre la route dans la Jeep le lendemain matin. À côté de la maison, sous une structure de bambous et de palmes tressées, un petit temple provisoire contenait les images des trois fils de Shiva – Ayyappa, Murugan et Ganapati. Un homme y psalmodiait les mille noms d'Ayyappa  ; l'assistance, exclusivement masculine, scandait "Swâmiyé Ayyappa ! " entre chaque épithète.

 

Le soir, sur la véranda, tout le monde tressa des guirlandes de fleurs dont je pensais avec un plaisir teinté d’émotion qu’elles orneraient bientôt le cou du jeune dieu. Il était tard lorsqu’on m'offrit de dormir sur l'unique lit de la maison, et tôt quand la sono hurla son premier appel à travers la cocoteraie, invitant les pèlerins au rituel de départ. On porta les offrandes au temple improvisé – des régimes entiers de bananes et du riz soufflé. Les femmes mirent à cuire devant le seuil, dans un récipient posé sur quelques briques, une énorme quantité de riz et de lait relevée avec de cannelle et de la cardamome  : le pâyasam, gourmandise de toutes les réjouissances, confectionné selon les circonstances à base de riz, de lentille, de vermicelle ou de tapioca, agrémenté de raisins secs et de noix de cajou, édulcoré au sucre blanc ou au sucre de palme.

 

 

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La cérémonie du remplissage de l'irumudi, le baluchon à deux poches, commença vers huit heures. C’était le guruswâmi qui avait à charge de préparer le bagage dévotionnel de chaque participant. Lorsque le pèlerin assis à côté de ce vétéran du pèlerinage avait versé du ghee dans une noix de coco trouée et vidée de son eau, un assistant la bouchait, la scellait à

 

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la cire et la glissait dans un petit sac en tissu avec plusieurs objets d’offrande  : poudres, bracelets, morceaux de canne à sucre. Le guruswâmi déposait alors le riz soufflé et le sac d'offrandes dans un des compartiments de l'irumudi, un peu de riz et deux noix de coco dans l'autre. Il repliait ensuite le baluchon et le fermait à l’aide des cordons qui y étaient cousus. L’assistant déposait l'irumudi sur un linge près des images des dieux disparaissant sous les fleurs et entourées d'encens, et le guruswâmi  passait au pèlerin suivant. Celui-ci versait le ghee à travers le trou de la noix de coco à l'aide d'une feuille roulée en entonnoir et toute l'assistance éclatait en "Swâmiyé, Ayyappa ! " à la gloire du dieu. Parfois, les femmes, qui observaient du dehors le déroulement de la cérémonie, mêlaient leurs voix à celles des hommes.

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Quand le guruswâmi en eut terminé avec les onze bagages, une certaine animation succéda au recueillement. On fleurit de guirlandes chacun des irumudi que le vétéran venait de bénir. Le pâyasam, qui avait fini de cuire, fut distribué, ainsi que les bananes et le riz soufflé, aux enfants d'abord, puis à tous les autres.

 

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Le moment était venu de partir. Chaque pèlerin posa l'irumudi en équilibre sur sa tête avant de briser une noix de coco sur le seuil de la maison en signe de rupture avec le monde ordinaire pour devenir homme de Dieu. Le pèlerin était également censé partir sans se retourner, dire au revoir ou se laisser accompagner, mais la pratique n’avait apparemment pas cours chez Kumâr. La file des onze compères s'ébranla à la tête d'une procession compacte de femmes et d'enfants vers la Jeep qui allait les conduire jusqu'à la Pampa. C'est alors que je vis à quel effet on avait réservé les guirlandes de fleurs que j'avais cru tressées la veille pour le dieu yogi de la colline  : on en décora abondamment la carrosserie. Puis le guruswâmi alluma du camphre devant la voiture, distribua de nouvelles bénédictions, et la voiture s'éloigna au chant des pèlerins.

 

"- Jeune héritier de Pantalam...

  - Ayyappa !

  - Fils de Hari et de Hara...

  - Ayyappa !

  - Toi qui portes au cou la clochette...

  - Ayyappa !

  - Toi qui as tué la démone...

  - Ayyappa !

  - Toi qui chevauches le tigre...

  - Ayyappa !

  - Donneur de bénédictions de l'âge sombre...

  - Ayyappa, Sharanam Ayyappa ! "

 

© texte et photos Dominique Vitalyos, Journal de vie keralaise, 1986, extrait

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  • Il s'en faut de peu que l'on n'ait été quelqu'un d'autre. 
J'ai laissé ce qui m'arrivait guider mon cours
et la vie m'a appris que Pseudosapiens s'était trompé : c'est la peur qui motive l'écrasante majorité de ses actes depuis les origines.
  • Il s'en faut de peu que l'on n'ait été quelqu'un d'autre. J'ai laissé ce qui m'arrivait guider mon cours et la vie m'a appris que Pseudosapiens s'était trompé : c'est la peur qui motive l'écrasante majorité de ses actes depuis les origines.

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Merci à Olivier Dion/Livres-Hebdo pour le portrait de l'avatar


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