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Cet article a été publié sous une forme abrégée dans le magazine "De Ligne en ligne" de la Bibliothèque publique d'information (avril-septembre 2011) où se tiendront les 16 et 17 septembre 2011 les journées de rencontres "L'Inde vue par..."

 

 

Jaipur, janvier 2011. Chaque année plus étendu et plus populaire, le plus grand festival littéraire de la région Asie-Pacifique réunit, venus du monde entier, des écrivains indiens et quelques autres. De langue anglaise, parfois d’autres langues indiennes, ce sont avant tout des romanciers, des essayistes en nombre croissant, quelques poètes, de rares auteurs de théâtre. L’espace accordé à chacun de ces genres reflète assez fidèlement leur importance respective sur la scène littéraire indienne.


Pour les auteurs indiens, où qu’ils soient domiciliés, l’Inde reste, sous l’une ou l’autre de ses innombrables facettes, le contexte, quand ce n’est le sujet de tous leurs écrits (à quelques illustres exceptions près de la diaspora : Salman Rushdie, Vikram Seth, Rana Dasgupta…), parfois élargi aux dimensions du « sous-continent », de cette Asie du Sud avec laquelle l’Inde partage frontières et histoire, qui va des pentes népalaises de l’Himalaya à l’île de Sri Lanka, avec le Pakistan pour principal interlocuteur. À Jaipur, la plupart des participants à l’échange de vues sur les « Chez-soi imaginaires » (Imaginary Homelands) évoquaient le pays quitté dans l’exil ou le déplacement avant que le Dominicain/États-unien Junot Diaz, invité, n’ajoute à cette perspective tous les territoires d’imagination que l’individu porte en lui : enfance, lectures, mondes d’emprunt ou d’élection.


Expression d’une forme de « nationalisme » pour Diaz, déplacement du “maternalisme” familial et social vers l’icône de la “matrie” pour d’autres, cette focalisation n’en offre pas moins au lecteur des jalons pour appréhender l’évolution multidimensionnelle de ce pays démocratique, marqué par une exceptionnelle diversité linguistique et culturelle, animé d’une détermination enthousiaste à jouer un rôle de premier plan dans la marche du monde. Un monde que les autres langues indiennes évoquent plus rarement encore que l’anglais. Nirmal Verma (hindi) a situé certains de ses textes en Tchécoslovaquie, Paul Zacharia (malayalam) aux Etats-Unis et Maythil Radhakrishnan écrit en malayalam sur Hitchcock entre autres exemples, certains tentant ainsi de désenclaver leur langue natale. En langues indiennes, ce sont néanmoins les quotidiens locaux qui demeurent les agents principaux de l’élargissement des esprits aux dimensions du globe. Ils  publient parfois en feuilleton nouvelles et romans d’auteurs reconnus dans leur langue.


Pour les auteurs qui ont essaimé dans les pays du Commonwealth et aux Etats-Unis, l’adéquation de la langue d’écriture à l’espace linguistique et social est totale : tous écrivent en anglais.


En Inde même, l’anglais, pour sa portée nationale, est la langue de la non-fiction : il en va ainsi de toutes les études du psychanalyste Sudhir Kakar et, d’une manière générale, des essais écrits dans l’esprit du « sécularisme » panindien par les universitaires et les analystes de diverses disciplines (tels les historiens-sociologues Romila Thapar, Ramachandran Guha ou Partha Chatterjee.). C’est également la langue d’expression la plus fréquente des écrivains urbains – New Delhi, Bombay et Bangalore en tête. Hérité de la colonisation britannique, défini comme « langue officielle associée transitoire » au bail toujours renouvelé, l’anglais cimente mieux que toute autre des vingt-deux langues officielles reconnues par la Constitution l’unité administrative et le débat intellectuel de la nation. Son importance ne cesse de croître depuis qu’il s’est imposé partout comme le vecteur d’une mondialisation à laquelle l’Inde aspire, rétrécissant du même coup l’espace accordé aux langues régionales, notamment dans l’éducation. Mais l’anglais est parfois aussi la langue maternelle de l’écrivain, notamment lorsque celui-ci fait partie de la communauté anglo-indienne (I. Allan Sealy) ou lorsque ses parents, issus de régions linguistiques différentes, échangent dans cette langue. C’est également en anglais qu’écrivent de nombreux auteurs des États marginalisés et perturbés du Nord-Est (Mamang Dai de l’Arunachal Pradesh, Tensula Ao du Nagaland, Mitra Phukan de l’Assam et quelques autres) pour nous en faire découvrir la culture et la vie quotidienne.


C’est encore en anglais que les textes de Suketu Mehta et de Vikram Chandra, vivant aux Etats-Unis, évoquent Bombay et ses bas-fonds ; que le Bombayite Kiran Nagarkar, qui a d’abord écrit en marathi, interroge dans un roman le recours à la violence d’un jeune fondamentaliste ; que se racontent sur le mode léger (chicklit : littérature « de filles ») la vie et les tribulations des jeunes citadines ; que prennent forme les sous-titres aux images des graphic novels de Sarnath Banerjee, d’Amrita Patil ou de Parasmita Singh et qu’une vieille dame détective de Bombay résout les énigmes de Kalpana Swaminathan. Le territoire linguistique de l’urbanité ou s’élabore le développement économique et technologique et où s’exercent en premier lieu ses effets n’en reste pas moins partagé, lieu de strates et de rencontres qui révèlent le tissu social et racontent l’histoire de la ville.


À Delhi, Krishna Baldev Vaid est le dernier représentant vivant d'une génération d'écrivains au sein de laquelle s'est épanouie la tendance expérimentaliste du nai kahani (« nouveau récit ») en hindi, celui qui a poussé le plus loin la transgression de l’usage et de la convention, l'attention à la forme dans l’expression du sens, porté par une quête intransigeante d’authenticité. La génération d’écrivains en hindi qui a vécu la Partition de l’Inde à la veille de son Indépendance se raréfie, marquée par la disparition récente de Nirmal Verma et de Bhisham Sahni. Khushwant Singh, doyen des lettres de Delhi aujourd’hui presque centenaire, a toujours écrit en anglais. Tout comme les enfants de l’Inde indépendante hantés par cet événement traumatique, tels Mukul Kesavan (dans un roman) et Urvashi Butalia (dans un recueil de témoignages), ainsi que les novateurs les plus radicaux, souvent jugés scandaleux pour leur propos et leur critique ouverte ou sous-jacente des orientations d’un pays qu’ils portent pourtant dans leur cœur, tels la romancière-essayiste Arundathi Roy et le journaliste-poète-romancier C.P. Surendran, qui portent sur l’Inde un regard dégagé de toute allégeance à la figure maternelle.


Avant les années 90, la paisible Bangalore était le domicile d’élection de retraités indiens aussi peu préparés que les infrastructures de leur ville à accueillir l’explosion des entreprises du secteur informatique et ses artificiers panindiens, jeunes, anglophones, souvent noctambules. Aux résidents de plusieurs générations écrivant en anglais (Anita Nair, Lavanya Shankaran, Anjum Hasan, Shashi Deshpande), répondent les écrivains en kannada tels U.R. Ananthamurthy ((1932-), qui fut un observateur très critique de sa société traditionnelle hiérarchisée avant de devenir un conservateur éclairé.) Le fait est d’autant plus pertinent pour lui et quelques autres (Kuvempu (1904-1994), Chandrashekar Kambar (1937-)) qu’il s’agit d’un choix délibéré d’auteurs dotés d’une connaissance approfondie de l’anglais.


Mais ce phénomène est générationnel. Rarissimes sont les jeunes auteurs qui écrivent dans leur langue maternelle régionale et lorsqu’ils le font, leur choix constitue un acte politique de résistance à l’hégémonie de l’anglais. C’est en hindi, la langue de plus grande diffusion aspirant au statut de langue nationale, que cette résistance est la mieux encouragée, suivie par le tamoul, langue dravidienne fière de ses origines et de sa culture millénaires, qui lutte contre les ambitions du hindi… tout en refusant de se laisser noyer sous la déferlante de l’anglais.


Pourtant, l’actualité littéraire des langues indiennes vibre aujourd’hui d’un nouvel élan grâce à l’émergence de textes autobiographiques d’un grand intérêt documentaire, écrits par des femmes marginales, militantes, ou de castes de bas statut, souvent jeunes et vivant en milieu rural. La vie laborieuse de Baby Halder (bengali, traduit en hindi, puis en anglais, et même, via ces deux langues, en français), les préjugés de caste subits par Bhama et les obstacles dressés devant Selma par sa communauté sur son chemin d’écrivain et de femme de responsabilités, les épreuves traversées par la transsexuelle A. Revathi (tamoul), le harcèlement sexuel vécu par Sister Jesme dans les institutions ecclésiastiques du Kerala, la difficile existence d’une femme tribale Arya racontée par l’écrivain Narayan (malayalam) font partager à la société d’appartenance de l’auteur une expérience vécue tout en lui donnant matière à réflexion. Des romancières confirmées telles Sarah Joseph (malayalam) et Indira Goswami (assomiya) prennent leur région pour contexte. L’association du local au féminin est tirée vers le haut par l’écriture, soutenue par des maisons d’édition (telle Zubaan, à New Delhi) engagées dans l’amélioration de la condition féminine, parfois promise à une exposition plus vaste par le biais des traductions (en langues indiennes, anglaise et autres).


La poésie écrite, qui a perdu de son importance au profit de la prose depuis le début du siècle dernier, jouit pourtant d’une certaine vitalité, représentée dans les festivals littéraires, suivie de près par les éditeurs, commentée par les critiques. Dans le sillage des grands poètes anglophones récemment disparus (Aga Shahid Ali, Dom Moraes, Nissim Ezechiel, Dilip Chitre et Arun Kolatkar (ces deux derniers écrivaient également en marathi),) et de Keki Daruwalla qui leur survit, un florilège réjouissant de jeunes voix renouvelle le genre (Meena Kandaswamy, Karthika Nair, Arundathi Subramaniam, Jeet Thayil.) La poésie en langues régionales, largement écrite mais peu publiée, se maintient avec quelque difficulté. Les nouveaux poètes (Anamika (hindi), Saheera Thankal (malayalam), Tapan Kumar Pradhan (oryia, anglais)) sont soutenus  par les figures de proue de la génération précédente (Ashok Vajpeyi, hindi, K. Satchidanandan et ONV Kurup, malayalam). Le propos poétique chanté en langues indiennes touche encore un vaste public à travers les films (Kumar Vishvas, poète et parolier hindi, né en 1970), et les ghazals composés en ourdou restent appréciés par un large auditoire. Quant aux poèmes de Rabindranath Tagore (bengali), mis en musique par leur auteur, ils connaissent un succès qui ne se dément pas..


L’écriture contemporaine de théâtre est moins florissante. À de rares exceptions (Mahesh Dattani écrit en anglais sur des thèmes très actuels), ce sont des pièces en langues régionales (Badal Sarkar (1925-), Utpal Dutt écrivaient en bengali, Habib Tanvir en hindi et en ourdou) qui donnent parfois lieu à des traductions dans d’autres langues indiennes ou en anglais. L’auteur et metteur en scène Girish Karnad, qui a souvent recours dans ses pièces aux thèmes de l’hindouisme pour illustrer un propos contemporain, écrit en kannada et traduit lui-même ses pièces en anglais. Le théâtre marathi a connu à Bombay entre les années 1950 et 1970 une période particulièrement faste, servi par un propos novateur parfois cru qui a souvent provoqué l’ire de la censure. Aux grands noms d’alors (Vijay Tendulkar (1928-2008), Mahesh Elkunchwar (1939-)) s’ajoutent aujourd’hui de petits groupes expérimentaux, notamment actifs à Pune. Mais d’une manière générale, les jeunes auteurs actuels semblent avoir peine à s’affirmer. La scène théâtrale indienne se caractérise par une grande quantité d’adaptations (réinterprétations des épopées hindoues, pièces de Shakespeare et de Camus).

 

Parallèlement à la libéralisation de l’économie indienne, ces trois dernières décennies ont ainsi vu s’épanouir une multiplicité d’écrivains dans presque tous les genres, à un rythme de plus en plus soutenu. C’est dire qu’il reste à publier aux éditeurs français bien des trésors – notamment en langues indiennes, ainsi que dans les domaines poétique et théâtral – qui nous restent inaccessibles.

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Texte Libre

Merci à Olivier Dion/Livres-Hebdo pour le portrait de l'avatar


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