Cet article a été écrit pour le Centre National du Livre (mars 2007),
organisateur de la venue de trente-et-un auteurs indiens dans le
cadre du Salon du Livre de Paris 2007. C'est une présentation des
courants de la littérature telle qu'elle s'écrit en Inde.
Les turbans
de la fanfare, Jaipur 2008 (photo/copyright D. Vitalyos)
“ L’Idée de l’Inde ”*. Depuis la vision qu’en eut Jawaharlal Nehru
dans La Découverte de l’Inde, elle n’a cessé de s’imposer comme celle d’une démocratie viable et intelligente. Pourtant, considérer et gouverner l’Inde comme un tout, réseau irrigué
d’innombrables capillaires véhiculant un fluide vital commun, est un défi constant à l’esprit de classification et de hiérarchie indien que le colonisateur britannique ne fit rien pour
tempérer. Sudhir et Katharina Kakar ont beau tracer le portrait d’un peuple et définir les contours de l’indianité, donnée psychoculturelle fondée sur l’héritage de la civilisation hindoue de
l’Inde ancienne, la question d’une identité commune établie sur ces bases rebondit au gré des insatisfactions profondes. Mais forte de son histoire, la nation tient bon, même si, vue sous
certains angles, elle semble se démultiplier en cellules apparemment autonomes. Même si le discours sur l’unité semble parfois se fonder sur des apparences ou des abstractions.
Entre ces deux berges, garant d’un flux qui s’oppose à toute rupture, coule le fleuve peu tranquille de la diversité et du métissage, transportant l’eau la plus riche qui soit en éléments
nutritifs. S’il est un point de vue dynamique de la réalité indienne, c’est là qu’on peut le découvrir. Regarder écrire Amit Chaudhuri, par exemple, et contempler la diversité intégrée d’un
auteur profondément bengali par l’esprit et l’héritage, vivant en Inde, qui a choisi la langue anglaise, mais dont l’écriture toute de délicatesse ne cède en rien à l’intensité qui caractérise
la tendance contemporaine. Voir, à l’inverse, U. R. Ananthamurthy, qui étudia aux Etats-Unis et fut professeur d’anglais dans diverses universités indiennes, écrire délibérément et depuis
toujours dans sa langue, le kannada, au plus près de l’héritage culturel dont il met pourtant en question sans la moindre indulgence les aspects traditionnels iniques. Voir de jeunes auteurs
tel Maithyl Radhakrishnan, encore trop rares et peu connus, mais assurés de leur cap : écrire le monde entier, actuel, futur, dans leur langue maternelle (ici, le malayalam) afin que lui soit
faite, ainsi qu’à ses locuteurs, une place qu’ils reconnaissent pour leur. Voir encore Arundathi Roy exprimer pour la première fois en Inde l’individu féminin autonome dans un anglais
réinventé, sculpté, “ humorisé ” aux sonorités de sa langue maternelle, et nous inviter à revenir au dictionnaire pour vérifier qu’”individualisme” peut signifier autre chose que cet isolat
d’égoïsme avec lequel on le confond souvent.
Dès lors, anglais ou langue indienne, faut-il vraiment tracer une frontière ? Et où ? Arundathi Roy, à la question « Êtes-vous gênée d’écrire en anglais ? [la langue du colonisateur] »,
répondait : « La langue est en quelque sorte la peau de mon cœur et en tant qu’écrivain, c’est moi qui la gouverne et non l’inverse. »
Écrire en anglais est certes presque invariablement le signe d’une éducation poussée et de moyens que ne possèdent pas encore dans leur immense majorité les classes défavorisées de la société.
Vilas Sarang représente l’exception : écrivain dalit reconnu de langue marathi, il n’en a pas moins été professeur d’anglais à l’université de Bombay et se considère comme écrivain bilingue,
car il lui arrive d’écrire en anglais et de traduire ses propres textes. Kiran Nagarkar n’appartient pas à la même classe sociale, mais il a commencé par écrire en marathi, lui aussi, avant
d’évoluer vers l’anglais.
La complexité de l’usage qui est fait des langues indiennes, anglais inclus, dans la vie quotidienne comme en littérature, pourrait donc suffire à subvertir les idées toutes faites sur les
identités. Et à ce titre, l’ourdou, frère du hindi – structure indo-européenne, vocabulaire d’origine sanskrite pour une part, arabo-persan pour l’autre, écrit en caractères arabes –, témoin de
la civilisation indo-persane qui brilla à Lucknow, représente une mine de réflexion et de culture que des érudits de grande renommée, Gopi Chand Narang, A.M.K. Shaharyar, explorent pour mieux
nous informer.
Mais que dire, ou plutôt que nous disent les thèmes et les genres nouveaux qui littéralement fleurissent sous nos yeux ? L’exploration de genres multiples est depuis longtemps le terrain de jeu
des écrivains chevronnés tels Vikram Seth ou Allan Sealy, ainsi que de nombreux auteurs de langues indiennes. Mais l’apparition du roman graphique, dont Sarnath Banerjee est le premier créateur
en Inde, confirme le ralliement des jeunes générations du pays à celles du vaste monde, et l’apothéose du roman policier – tous ressorts en place et beau style – sous la plume de Kalpana
Swaminathan signe, quant à lui, la maturité d’une rencontre. Ceux qui introduisent ou perfectionnent ces genres venus d’ailleurs ne sont pas des écrivains de la diaspora, comme on aurait pu s’y
attendre, mais des citadins de l’Inde. Cette appropriation de formes s’accompagne d’une remarquable qualité d’exécution mais aussi d’une expérience et d’un contenu resté indiens. C’est par
contre la plume très nomade de Kiran Desai qui dans The Inheritance of Loss (La Perte en héritage, à paraître en 2007), prix Booker 2007, s’attarde avec une sensibilité
remarquable à évoquer les confins de l’Inde médiatisée, les régions peu connues du Nord-Est, politiquement troublées, à l’indianité indécise.
“ L’inspiration, disait Mahmoud Darwich, c’est quand l’inconscient trouve son langage. ” Krishna Baldev Vaid ne le démentirait pas, ni Indrajit Hazra, qui tous deux évoluent souvent dans une
atmosphère onirique pour mieux y susciter les images du fantasme. Chez d’autres auteurs, tel Ruchir Joshi, le distillat de l’inconscient est l’expression d’angoisses “ globales ”, identiques à
celles qui nous hantent tous aujourd’hui, mais laissent sans voix la plupart d’entre nous. Chez d’autres encore, telle Anita Rau Badami, ce sont les désastres de l’histoire récente et
l’arrachement de l’exil qui reviennent se frayer un chemin vers la page, enrichis au cours de leur filtration de toutes les réflexions par lesquelles on tente de domestiquer la violence, de
garder son sens à la vie, d’aimer. Quant à Tarun Tejpal, il laisse, avec intensité, émerger toute la dimension sexuelle du désir pour nous en confier le devenir quasi-dialectique, alchimique –
la passion, son anéantissement, et enfin la prise de conscience de la réalité de l’amour à travers l’histoire qu’il habite en nous.
Pour notre bonheur et notre édification, les frontières entre l’inconscient indien et la langue sont décidément bien poreuses.
* L'Idée de l'Inde, Titre d'un essai de Sunil Khilnani (The Idea of India), Fayard, 2005, tr. anglais Odile Demange
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