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      Le texte qui suit est la traduction d'un extrait de la pièce de Kathakali du nom de Pûtana Moksham, écrite par Ashwati Tirunâl Tampurân (1756-1794). J'ai tenté de respecter chaque fois qu'il était possible l'ordre des mots du malayalâm afin que la succession des mudra y réponde. 

      Le passage en question constitue un solo pour personnage féminin tel qu'il en existe peu dans le répertoire de ce théâtre. La première apparition est celle d'un "kari vesham", personnage à maquillage et vêtements noirs, ici du type démone caractérisé par la laideur.

      Après s’être  transformée de façon  magique pour arriver à ses fins, lui succède un personnage "lalita" de belle jeune femme, mais les débordements d'émotions violentes (ici douleur et terreur) font remonter à la surface sa nature démoniaque et Pûtana (comme toutes les démones du Kathakali) est rendue à sa forme première.


                             Putana photoh texte


      Le cruel roi Kamsa a entendu une voix céleste  lui annoncer que le huitème enfant de sa sœur Devaki le tuerait un jour. Il cherche donc par tous les moyens à le supprimer dès sa naissance. Parmi ceux qu’il envoie pour retrouver et tuer le petit Krishna, la démone Pûtana exerce une férocité sans scrupule et anéantit systématiquement les enfants mâles en bas âge qu’elle vient à rencontrer. Elle parvient un jour aux abords du village d’Ambadi où elle a appris que vivait Krishna, parmi les bouviers. Pour ne pas donner l’alarme en se présentant sous sa forme effroyable, elle se transforme en une jeune et belle villageoise.

              transformation:

              Pûtana se maquille, se coiffe, se pare de bijoux 

      Elle contemple avec satisfaction sa nouvelle apparence dans un miroir de poche avant de tourner son regard vers le paysage :

 

  

(râga : kamodari, tâla : cempada)


« Le village d'Ambadi ! Décrire ses merveilles,

Nul n’en serait capable,

Pas même le roi des serpents.

 

Des demeures étincelantes hautes de sept étages,

Des bassins où vient s’écouler une eau très douce

Dans des jardins pleins de fraîcheur…

Rien sur la terre entière ne peut rivaliser avec tant de beauté.

Sans l’ombre d’un doute, le grand ciel lui-même,

Lui rendrait hommage en courbant le front.

 

Ambadi! Décrire ses merveilles…

 

Témoins de la beauté des femmes parées de perles

Et du charme du jeu des danseurs que voilà          

                                      mime de leur danse et jeu de balle

Les amants séparés ont le cœur qui s’embrase.

Le paon superbe habite à quelques pas d’ici,

le mont Govardhana s'égaye de sa danse     

                                     danse du paon

 

Ambadi! Décrire ses merveilles...

 

La maison de Nanda, voilà, je l’aperçois :

Un troupeau de vaches paît d'un côté, non loin,

Une délicieuse odeur de gouttes de lait       

                                     mime du barattage

Se répand alentour.

 

Ambadi ! Décrire ses merveilles…


 

Pûtana entre et s’arrête, subjuguée par la grâce de Krishna.



Putana1992

Pûtana : "Bel enfantelet..." (Dominique Vitalyos, Guruvayur, mai 1992)

  

(râga : erikilakkâmodari, tâla: cempada)


Bel enfantelet, fils de Nanda,

Viens près de moi tout à ton aise.

 

Lorsque les gens portent les yeux

Sur ton petit corps ravissant, convoitise des sombres nuées,

Ils savent leur regard comblé d’avoir vécu,

 

Bel enfantelet !

 

Mais voilà ton visage tout inondé de larmes !

Quelle est donc la cause de ton tracas ?

Il ressemble au lotus empli soudain d’une fraîche rosée.

 

Bel enfantelet !

 

Petit, si tu veux par là me dire

Que tu as grand faim et grand soif,

Bois tout ton content au sein que je t’offre,

 

Bel enfantelet !

 

Tu saisis de ta main ton pied, tendre bourgeon,

Et le portes lentement à ta bouche.

Que ton sourire est doux !

 

 

 

       Pûtana s’interroge sur le sentiment étrange qu’elle éprouve à l'égard de cet enfant inconnu, elle qui a tué tant de petits sans un frémissement de pitié. Elle ne peut détourner de lui son regard, détaille tout ce qui fait sa beauté : ses boucles de cheveux semblables à un essaim d’abeilles, ses sourcils dont on pourrait croire qu’ils sont les courbes jumelles de l’arc de Kâma, dieu de l’Amour, ses yeux tels des pétales de lotus, son nez qui ressemble à une fleur, sa lèvre à un fruit, tout son corps à Kâma. Il lui faut bien reconnaître qu’elle aime ce petit-là et elle finit par décider de ne pas le tuer et de s’en aller. Elle revient vers lui, le rassure et sort doucement de la pièce non sans de longs regards derrière elle pleins de tendresse.

      Mais soudain elle se reprend, la terreur d’être décapitée par Kamsa pour châtiment de sa trahison l’envahit. Son caractère démoniaque reprend le dessus. Elle le tuera. Qui est-il donc pour elle ?

      Pourtant, lorsque de nouveau elle pose les yeux sur lui, elle retombe sous le charme. L’enfant est là, qui semble pleurer de faim. Elle le prend, le berce, s’assoit pour lui donner le sein, y prend tout le plaisir d’une mère.

     Puis, rappelée à l'urgence de sa tâche, elle vérifie que personne ne peut la voir, sort du poison de son vêtement, en enduit les pointes de ses seins et remet l’enfant à téter. Mais celui-ci, loin d’en mourir, aspire avec le lait toute la vie de la démone qui tente en vain d’arracher l’enfant de sa poitrine.

     Elle reprend ses traits horribles, court en tous sens dans son égarement, éperdue de douleur, et s’écroule enfin morte, dans la vision d’une lumière divine qui est celle de la conscience par laquelle on ne renaît pas. Tel a été le cadeau de Krishna pour celle qui, malgré tout, lui a donné à boire.

 

                       Traduction et synopsis : Dominique Vitalyos

                       © D. Vitalyos, 1995

 

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  • : Le blog de Dominique Vitalyos, traductrice littéraire du domaine indien (de l'anglais, du malayalam, de l'indonésien en français), keralaise à mi-temps
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  • Il s'en faut de peu que l'on n'ait été quelqu'un d'autre. 
J'ai laissé ce qui m'arrivait guider mon cours
et la vie m'a appris que Pseudosapiens s'était trompé : c'est la peur qui motive l'écrasante majorité de ses actes depuis les origines.
  • Il s'en faut de peu que l'on n'ait été quelqu'un d'autre. J'ai laissé ce qui m'arrivait guider mon cours et la vie m'a appris que Pseudosapiens s'était trompé : c'est la peur qui motive l'écrasante majorité de ses actes depuis les origines.

Texte Libre

Merci à Olivier Dion/Livres-Hebdo pour le portrait de l'avatar


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