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Au crépuscule, le temple de Padmanâbhaswâmi (Le Seigneur au nombril de lotus) m'attirait comme un aimant. Les sept bulbes d'or fichés au sommet du gopuram se mettaient à flamboyer, échangeant avec le ciel des messages indéchiffrables. Vishnou, peut-être, transmettait à la terre les images de son rêve.


 

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À la source des mondes, c'est lui, le grand dieu matriciel qui sous le nom de Nârâyana dort étendu dans l'océan d'éternité. Le serpent Ananta, reste irréductible de l’univers, enroulé plusieurs fois sur lui-même, lui sert de couche et déploie en éventail ses cinq têtes de cobra au-dessus du visage endormi, comme pour le protéger. Rien ne bouge. Nârâyana est Tout. Immense. Serein. Imperturbable. Il dort depuis des milliards d'années, depuis que le précédent déluge a mis fin à un cycle d'âges.

 

Longtemps après, un sourire s'ébauche lentement sur les lèvres du dieu. Derrière les paupières, les iris voyagent. De son nombril monte une tige, un bouton, une fleur de lotus, Srî, l'énergie féminine. Padmânâbha rêve la manifestation, projette la matière, sécrète un réel. Sur le lotus épanoui siège maintenant Brahma, un être divin à cinq têtes tournées vers les points cardinaux et vers le ciel. Dès lors, c'est un tourbillon de créatures et d'enchaînements. Les dieux, les êtres célestes, les planètes, les hommes, les démons, tous les animaux, toutes les plantes, les eaux, le feu. Les histoires, les événements, les interactions. L'aveuglement des êtres engagés dans le désir. La dévotion. La mort, la naissance. La beauté et la force, la maladie, la vieillesse. L'inéluctable cycle.


 

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Au début, tout va pour le mieux. Les créatures vivent de leur plein gré en harmonie avec l'ordre divin. Chacun est heureux de la place qu’il occupe. C'est l'âge d'or. La vache qui symbolise le dharma, cours ordonné du monde, se tient fermement sur ses quatre pattes. Mais le ferment de la destruction est inhérent à la manifestation. Les formes obéissent au temps, représenté par Shiva, qui les émet, les modifie et les absorbe. Peu à peu, les hommes se détournent de la loi à laquelle ils se conformaient spontanément. Alors, pour s'y tenir, ils créent les rites, structurent les hiérarchies, légifèrent. La vache, bien qu'encore solide, ne tient plus que sur trois pattes.


Puis, d'autres milliards d'années plus tard, sur deux.

 

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Et enfin, sur une seule. C'est l'âge présent, Kaliyuga, l'ère de Kali. Krishna et Bouddha, huitième et neuvième incarnations de Vishnou, viennent apporter au monde un soulagement temporaire. Dieux, hiérarchies, rites sont remis en question et tout bascule par le pouvoir de Kali, l'esprit masculin du mal et du temps (aucun rapport avec la déesse Kâli), qui envahit tous les aspects de la vie.


 

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Place et priorité au doute et à l'acquisition, l'homme chemine vers son anéantissement. Le jour venu, Vishnou se réincarne pour la dixième et dernière fois d'un cycle sous la forme du cheval blanc Kalki, qui, en achevant la destruction du monde, met fin à ses souffrances et restaure la paix du grand sommeil. Le rêve de Vishnou s'achève. Nous le mesurons en milliards d'années, mais il n'aura duré que le temps d'un battement de ses cils, durant lequel Brahma aura respiré une fois, et Indra, le roi des dieux, vécu une seule de ses journées de loisir. Sachant cela, qui peut mesurer la longévité du dieu qui dort sur le serpent ? Combien de fois nous a-t-il rêvés ? Jusqu’à quand nous rêvera-t-il ?

 

© textes et photos Dominique Vitalyos, Journal de vie keralaise, 1987, extrait.

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  • Il s'en faut de peu que l'on n'ait été quelqu'un d'autre. 
J'ai laissé ce qui m'arrivait guider mon cours
et la vie m'a appris que Pseudosapiens s'était trompé : c'est la peur qui motive l'écrasante majorité de ses actes depuis les origines.
  • Il s'en faut de peu que l'on n'ait été quelqu'un d'autre. J'ai laissé ce qui m'arrivait guider mon cours et la vie m'a appris que Pseudosapiens s'était trompé : c'est la peur qui motive l'écrasante majorité de ses actes depuis les origines.

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Merci à Olivier Dion/Livres-Hebdo pour le portrait de l'avatar


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